RÉPONSES SAUVÉES DU VENT

Voilà quelques mois, mon ami Thomas Vinau, écrivain fantaisiste et jongleur poétique m’a demandé de répondre quelques questions saugrenues pour le blog RÉPONSES SAUVÉES DU VENT « Questionnaires pour Auteurs à Tendance Bordéliques. » Je ne sais guère si je suis un « auteurs à tendance bordélique. », mais ça m’a toujours permis de me connaître un peu mieux. Et avec l’argent que je n’ai pas versé au psychanalyste, j’ai sans doute pu m’offrir un livre. Un de plus. « Un de plus, un de moins », me direz vous, je préfère toujours un de plus. Alors si vous croyez me connaître, ne passez surtout pas votre chemin…

– Vous êtes invité à une soirée ou vous ne connaissez personne. Tout le monde semble d’ailleurs vous ignorer. Quelle sera votre attitude ?

Eric Poindron : Si il y a des livres, je prends un livre, pour quelque temps, et je bouquine. Si il y a une belle vue – le Palais Royal vu du Ministère de la Culture, par exemple – j’admire la vue en fumant. Et puis, très vite je fais « copain copain » avec une bouteille de vodka pour les heures à venir. Et puis, si c’est à Paris, je file à La Closerie des lilas jusqu’à la fermeture pour écouter des standards, boire encore de la vodka, faire la conversation au Maréchal Ney ou à Johnny Deep – si, si ! – avant d’aller marcher dans les rues, en buvant de la vodka. Je me dirige ensuite vers Saint Sulpice et regarde si j’aperçois de la lumière dans les tours de l’église, là où vivait le sonneur de cloche décrit par Huysmans dans son roman satanique Là-bas. Si c’est l’été, je fais un somme sur un banc, près de la fontaine… Si c’est en province, je ne vais jamais dans les soirées ; surtout si je suis invité.

La Closerie de lilas, photographie de Anne Verron ©

– Quel est votre mère en littérature (c’est à dire l’auteur qui vous a bercé et mis au monde, homme ou femme peu importe) ? et quel est votre père (c’est à dire l’auteur que vous rêvez de tuer, pour prendre sa place) ?

Ma mère en littérature, c’est ma – vraie – mère. J’ai passé une partie de mon enfance dans les bibliothèques, chez les librairies et les bouquinistes, et, presque à chaque fois, elle m’accompagnait. C’est elle qui, en cachette, m’a offert tous les livres – j’y inclus Actuel et Hara Kiri – que je souhaitais lorsque j’étais enfant et adolescent. Aujourd’hui, c’est moi qui lui offre des livres puisque j’en reçois beaucoup et en possède encore davantage. Quant à mon père en littérature, il n’existe pas, même si je possède une famille nombreuse. Je n’ai jamais voulu « tuer » personne à commencer par le père ; c’est comme ça, et je me « contre moque » de devenir un grand écrivain. Faust, n’est fait pas partie de mes textes favoris. De plus, j’ai autant d’admiration pour un grand vigneron, un jongleur famélique, un fabriquant de pain d’épice, un meneur de revue – littéraire – ou un joueur de scie musical.

– Dans une cave vous trouvez une lampe torche pourrie. Vous poussez l’interrupteur sur on, comme ça pour voir, et hop un génie pourri sort de là en produisant un petit nuage soufré. Il vous dit « bon mec je tiens pas trop la forme ces temps-ci, alors ok t’as le droit de faire un vœu mais vas-y mollo et me gonfle pas avec des trucs tirés par les cheveux, d’ailleurs je vais te cadrer tout de suite , voilà les deux possibilités que je te donne, soit tu deviens un écrivain aussi célèbre que Colum McCann, soit tu te retrouves pété de tunes, à plus savoir combien exactement, style quatre milliards de dollars, alors tu choisis quoi mec ? »

Monsieur le bienfaiteur, je choisis les quatre milliards et je me débrouille pour graisser la patte des journaliste afin qu’il raconte partout que je ne suis pas un écrivain célèbre, comme ça, pour fait parler de moi, genre La société du spectacle ou Une femme qui s’affiche, le merveilleux film de Georges Cukor, avec la toute aussi merveilleuse et faussement candide Judy Holliday. A la vérité, je prends l’argent, je continue à faire de l’édition, je me prends un chauffeur – parce que je n’ai pas de permis -, un secrétaire – parce que j’ai déjà une secrétaire – et un cuisinier afin de manger du poisson bien travaillé tous les jours. Je m’achète un château délabré pour y établir un campement définitif. Je dors dans des palais de maharadjas, des trains de luxe – en Ecosse ou en Afrique du Sud – et des cabanes dans les arbres. Je soigne les animaux et collectionne les oiseaux. Je remonte une cave parce que j’ai pu la précédente. Et j’édite des poètes ; il en reste.

– Où la réalité se cache t-elle ?

La réalité se cache dans nos peurs. Un exemple : l’autre jour… Non impossible de raconter, c’est tellement réel.

– Etes-vous inséré dans la vie ou bien avez-vous des problèmes qui vous en empêchent ?

Parfaitement inséré. Je me lève le matin, je déjeune, m’occupe de mes animaux, me promène dans le village, lis la presse sur internet, me mets devant mon ordinateur. Puis j’écris. A 13 heures, je déjeune – seul – en écoutant les informations à la radio. L’après midi, lecture, des livres sérieux – la littérature fantastique ou amusante, c’est pour le soir -, je réponds – très peu – au téléphone. Après la sieste – un jour sur deux – je retrouve l’ordinateur afin de remplir quelques pages blanches. Puis lecture, un film fantastique ou une série américaine avec des serial killer avant de lire de nouveau jusque tard dans la nuit. Quelquefois, seulement, un ami vient prendre le café avec moi le midi. Il m’arrive aussi de faire une marche de nuit dans la forêt. Le lundi, une fois pas semaine, je vais au bureau, aux éditions, afin de voir mes amis qui vivent à la ville. Souvent, j’ai tendance à croire que ce sont les autres qui sont mal insérés, mais je ne leur en veux pas. Et mon médecin qui est un ami, et un type épatant m’assure qu’ils n’y sont pour rien.

–  Combien de mots en moyenne par jour ?

Le dimanche, pas de mots, en principe, même si je n’ai pas beaucoup de principes. Et puis les pas sont un peu des mots.

– Le livre dont vous rêvez mais que vous n’oserez jamais écrire ?

Tous les livres dont je rêve sont déjà écrits, ceux à venir seront écrits par d’autres écrivains.

– Quel rapport entretient votre écriture avec le quotidien ?

Un rapport assez malsain, cher docteur, puisque je vis de mes mots. Mais sans faire aucune concession – ou très, très rarement – je le confesse. Tout ce que je signe, je le revendique. Il existe aussi beaucoup de mot que je n’ai pas signé et que je revendique encore davantage.

–  Avez-vous le sentiment de bien vous comporter avec les gens en général et avec vos parents en particulier ?

Je l’espère. Toutefois, je fréquente très peu « les gens ». Je sais pourtant que « les gens » – surtout ceux qui ne me connaissent pas – disent que je suis infréquentable. Question de comportement peut-être.  Avec ma mère, aussi, peut-être ; mieux vaut lui poser la question.

– Y’a t il des choses indicibles en littérature ?

Immanquablement l’amour, la mort, le brouillard, la prose de Valéry Larbaud, et les caviars de chez Pétrossian.

–  La musique à écouter en vous lisant ?

Les Quatre derniers lieder de Strauss, Sid Vicious descendant l’escalier en chantant My Way, tout Schubert, tout Willy Deville, La Bohème de Puccini, Kashemir de Led Zeppelin, les entretiens entre Paul Léautaud et Robert Mallet (édité par Frémeaux associés), Requiem des rois de France de Eustache du Caurroy, Fréhel, ou Les trouvères et troubadours du XIIIe siècle. J’ai dû oublier Frank Sinatra, Fred de Fred – Lacenaire enfin vengé -, Angelo Branduardi, William Sheller, Christophe, Le Velvet, Loreena Mc Kennitt, Lhassa, Goran Bregovic, le Stabat Mater de Vivaldi, Leonard Cohen, Benjamin Britten, Guns N’ Roses, Barbara, et les autres milliers de disque qui s’empilent dans mes différents bureaux.

– Donneriez-vous 10 000 vies contre celle d’un écrivain ?

Même pas dix mille vies de salauds de dictateurs. Quand je donne, ce sont des baisers – sans sous entendus -, des livres, du temps et du vin. J’ai l’amour de la littérature et c’est tout. Ecrivain, c’est isolement et souffrance. Et puis d’abord, donnez-moi la définition d’un écrivain.

– Y’a t il une éthique dans vos textes ou bien seulement une démarche esthétique ?

Oui les deux. Ethique : Citer au moins une fois par texte le nom de Victor Hugo, mais c’est difficile. Esthétique : citer au moins une fois par texte Demain dès l’aube de Victor Hugo, mais c’est presque impossible.

– L’art c’est vraiment ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ?

Ca dépend de l’art et ça dépend de la vie. Si la vie, c’est premier ministre ou un truc comme ça, je préfère l’art. Si l’art, ce sont les têtes de gondole ou le prix de Flore,  je préfère la pêche à la mouche – même si je ne pêche pas – et la cueillette des champignons, que je pratique avec dévotion… Il est aussi probable que la vie c’est vraiment ce qui rend l’art plus intéressant que la vie.

–  D’où viennent les phrases qui finissent dans vos livres ?

La dernière phrase vient en dernier, je n’y peux rien, c’est le stylo noir qui s’en charge. Mais je possède toujours une phrase de rechange. J’ai même une boite ou je range les dernières phrase. A cas où. Du type : « la fin d’un livre est toujours inférieur au reste », comme l’a écrit Stendhal pour, peut-être, sans doute, se trouver quelque alibi.

– Peut on parler de public en littérature ?

Il existe autant de public qu’il reste de bancs publics.

– Trois personnes qui ont nourri votre imaginaire ?

Sherlock Holmes pour la ténacité et la méthode, Athos pour les élégances et l’humanisme, Restif de la Bretonne pour l’art de la marche et de l’observation.

–  Attendez-vous quelque chose de vos lecteurs ?

Qu’ils n’achètent pas mes livres d’occasion afin que je touche mes – maigres – droits d’auteur et qu’ils s’abstiennent de dire du mal des mêmes livres.

–  Quel est l’intérêt d’un texte court ?

L‘intérêt, je l’ignore, mais la difficulté, chacun peut essayer de s’y frotter. C’est une épreuve de funambulisme. Qui, comme Pierre Reverdy, peut prétendre écrire : « En ce temps-là, le charbon était devenu aussi précieux et rare que des pépites d’or et j’écrivais dans un grenier où la neige en tombant par les interstices du toit, devenait bleue. » Faire court, c’est presque la chute, à coup sûr.

 – Qu’attendez-vous de la vie, en définitive ?

Qu’elle me laisse vivre ma vie. Et même si je ne suis pas dupe, je citerai quand même le grand Kobayashi Issa : « En ce monde nous marchons /sur les toits de l’enfer /et regardons les fleurs. »

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