AU CHATEAU DE L’ÉTRANGE…

Entretien autour de Claude Seignolle avec Eric Poindron, par Elric Warrior

Le combat contre le temps est la seule activité digne d’un écrivain écrivit par une nuit noire le maître de Providence Howard Phillips Lovecraft, mais se doutait-il qu’au même moment, un jeune homme du nom de Claude Seignolle s’attelait avec grande ferveur à combattre ce temps qui passe ? Il recueillait inlassablement les contes et légendes de nos contrées en proie à l’impitoyable modernisation, bête hurlante, Diable plus dangereux, oh combien que celui de nos légendes, détruisant impitoyablement de ses griffes acérées nos traditions et coutumes ancestrales.

Cher Eric, peux tu nous parler de ta première rencontre littéraire avec l’Homme-légende Claude Seignolle ? Quel était ce livre ?

Cher Elric, Je crois que j’ai rencontré Claude pour la première fois lorsque j’étais adolescent dans la bibliothèque d’une école religieuse. Comme l’école ne m’intéressait guère, les bibliothèques étaient de véritables refuges et les livres des petites lucarnes vers l’extérieur. Et quand on découvre Claude Seignolle, l’écrivain fantastique et rare, on ne peut pas en sortir indemne. Ca a été pour moi une découverte aussi importante que la lecture de Sherlock Holmes, Robert-Louis Stevenson, Alexandre Dumas – le père – ou Jack London. Ce sont sans doute aucun mes lectures d’apprentissage et de formation. Trente ans ont passé et je continue à lire l’un et les autres. Le premier livre de Claude que j’ai lu, étrangement, c’était l’Invitation au château de l’étrange. Et il m’attendait sur les rayonnages d’une bibliothèque religieuse ! C’est un livre fascinant car si l’auteur affirme se contenter de recueillir les histoires troublantes racontées par autrui, on devine derrière les témoignages le « Seignolle fantastique », le conteur d’antan, le sorcier des mots. Il est impossible de renfermer ce livre sans être interpellé. Je connais des lecteurs qui m’ont avoué ne pas lire l’ouvrage avant de s’endormir car les questions les assaillent et ils peinent à trouver le sommeil.

– Pourquoi avoir choisi de rééditer Invitation au château de l’étrange de Claude Seignolle ? Fan du Livre des damnés de Charles Fort ou d’autres faits maudits de Georges Langelaan ?

Ce n’est pas moi qui ai choisi de rééditer ce livre, c’est Claude qui me l’a proposé et, bien évidemment, j’ai dit oui sans réfléchir puisque ce texte fait partie de mes lectures favorites. C’est un livre unique en son genre et unique dans l’œuvre Claude, mélangeant avec astuce des faits presque cliniques et un climat romanesque. Nous ne sommes pas très loin du « réalisme fantastique », cher à Bergier et Pauwels, mais aussi d’écrivains comme Maurice Renard ou l’immense André Hardellet qui était un ami de Claude. Fan du Livre des damnés de Charles Fort ou d’autres faits maudits de Georges Langelaan, pas exactement, mais lecteur curieux et lecteur intrigué. La collecte démesurée de faits inexpliqués imaginée par Charles Fort est en effet fascinante, tant par le résultat que la démarche obsessionnelle, et j’avoue avoir un faible pour les personnages obsessionnels.

– Quelle est ton anecdote préférée dans Invitation au château de l’étrange ?

Elles sont nombreuses, mais certaine en effet, peuvent donner de l’imagination au lecteur, comme cette histoire de carrosse volant qui s’enfonce dans les bois où s’élevait jadis un château. J’avoue avoir aussi un faible pour une histoire absurde et cruelle où un vieil érudit démonologue vend sa bibliothèque ésotérique. Tout cela se terminera fort mal. Oui, ce château et bien étrange et il faut un certain courage pour s’approcher des fossés à travers les ronces hargneuses…

– Penses-tu que ce livre peut être classé avec ses œuvres de Folklore ? Ou est il vraiment à part ?

Je crois que c’est dans l’œuvre de Claude un livre Unique et inclassable, ce qui peut explique la fascination qu’il exerce sur le lecteur. C’est un mélange savant et réussi de traditions ancestrales, de nouvelles fantastiques et d’écriture romanesque. L’écrivain propose et le lecteur dispose. Les lecteurs incrédules pourraient se mettre à douter et les autres s’égareront avec délice dans les chemins où rôdent la peur et les mystères.

– Ton livre préféré de Claude Seignolle ?

Ils sont nombreux. Les loups verts où Seignolle mélange avec effroi sa propre histoire et la barbarie nazie, faisant des SS des loups-garous, est un très grand livre dérangeant. La Gueule, qui raconte en partie sa captivité dans l’Allemagne nazie est aussi un livre majeur. L’auteur écrit comme on martèle et se dévoile. Ici, la peur, la folie et la faim prennent des allures de danse macabre. Son œuvre érotique, quoique peu importante est aussi magistrale. Je pense bien sûr à L’éloge de la nymphomanie, un livre exalté qui célèbre le sexe et le corps, longtemps interdit et qui aurait mérité de faire partie de « L’enfer de la Bibliothèque Nationale » aux côtés des très grands textes licencieux. Enfin, il est impossible de ne pas évoquer, et même saluer, La Nuit des halles qui est un livre enivrant, fascinant. C’est pour moi le chef d’œuvre de Claude Seignolle. Ici, l’écrivain est tout entier et magicien. Il se fait piéton d’un Paris disparu et passe-muraille. Il joue avec les époques, convoque Villon, Gérard de Nerval, Restif de la Bretonne et tous les fantômes considérables d’un Paris qu’il réinvente pour mieux lui rendre hommage. Dans son avant-propos, l’écrivain fait cette aveu qui, à mon sens annonce tout le suc de ce livre magnétique : « Mais pour nous, poètes, est-il une limite, visible entre le vrai et l’imaginaire et ne souffrons-nous pas de nos rêves comme s’ils étaient réalité ? ». Ouvrez-le livre à n’importe quelle page, commencez la lecture et vous passerez de l’autre côté du miroir. C’est un texte fascinant que l’on peut relire et relire. Chaque fois, on y déniche une nouvelle pépite. Ici, point de ville Lumière mais au contraire une ville sombre et sépulcrale, celle des halles de naguère et de l’église Saint-Merri, de la tour Saint-Jacques ou de l’île Saint-Louis. A la fois déambulation, confession, nouvelles, histoire insolite d’un Paris « alchimiste », La Nuit des halles, est l’enfant réussi de la poésie urbaine et du fantastique. La bibliothèque de « l’honnête homme » est incomplète si ce très grand livre en est absent.

– Quand on parle de Claude Seignolle, on pense à son monument Les Evangiles du Diable, que penses-tu de cette œuvre unique en son genre ?

C’est un livre considérable qui n’a jamais de fin, à la manière des Mille et un nuits. Claude Seignolle se fait collecteur, chercheur d’or(s), ethnographe et conteur de tout premier ordre. C’est un peu son « grand œuvre », au sens où l’entende les compagnons. On pourrait presque croire que c’est le livre d’une vie, et pourtant, l’œuvre de Seignolle est si vaste que l’on pourrait croire qu’il possède plusieurs vies. Ou que le diable est allé à confesse et lui a prêté main forte.

Les livres de Claude Seignolle sont rangés à coté de quel auteur dans ta bibliothèque ?

Je possède une grande bibliothèque ésotérique et occulte et Claude y occupe une place de choix. Comme ses livres sont nombreux, ce sont les voisins qui se déplacent. En ce moment, il est à côté de Au milieu des Loups de Vasile Voiculescu, un immense écrivain roumain édité par les belles éditions Hesse. L’astronome Danois Tycho brahé n’est pas non plus très loin. Il est aussi en bon voisinage avec quelques textes de sorcellerie de l’admirable Maurice Garçon, des Mémoires de l’ombre de Marcel Béalu, autre écrivain magique et magnifique, de Gaspard de la nuit de Aloysius Bertrand qui est à mon sens un inventeur d’univers, et des Lettres inédites de Stanislas de Gaita au Sâr Péladan. Enfin, et c’est un petit clin d’œil à l’ami Claude car je sais qu’il aime avec passion ce texte rare, Le Diamant de l’herbe de Xavier Forneret, ce petit chef d’œuvre inclassable de la littérature. Ce sont pour la plupart des écrivains confidentiels et pourtant majeurs. Dois-je préciser que la cohabitation se passe très bien et que si l’on sait dresser l’oreille, on peut à la nuit tombée surprendre les singulières conversation cette belle

– Quelle visage les gens retiendront-il de Claude Seignolle ? Le spécialiste en folklore, le romancier ?

Les gens, je l’ignore, mais les lecteurs curieux et scrupuleux pourront Tout retenir. Si l’on commence par le folklore est il impensable de ne pas souhaiter en apprendre d’avantage sur un tel érudit. Si au contraire on a la chance de découvrir l’œuvre littéraire, il semble tout aussi impensable de ne pas essayer de comprendre comment l’écrivain a transformé la mémoire collective en un « métal rare » et romanesque.

– Etant moi-même collectionneur, Peux-tu nous parler en détail de ton cabinet de curiosités ? D’où te vient cette passion ? Comment te procures-tu ses merveilles ?

Je crois que comme beaucoup de collectionneurs, j’ai toujours collectionné. Je crois à cette phrase de André Dhôtel, l’inspiré que « un cœur bat dans chaque pierre du chemin ». Alors je ramasse, sans raison ni méthode, c’est plus fort que moi. Et puis j’accumule. J’avais autrefois un bureau ouvert au public qui était aussi un cabinet de curiosités ; aussi, ce les amis, les visiteurs, les étudiants qui peu à peu m’ont aidé à étoffer cette extravagant collection. J’achète très peu, je préfère les rencontres improbables, les trouvailles. Mes collections, qui ornent les murs sont aussi des pense-bêtes. Chaque pièce, chaque objet, est prétexte à l’imagination et à l’évasion. Pour moi, et cela n’engage que moi, une collection ne vient pas d’une salle des ventes mais du hasard et de l’amitié qui n’est pas un vain mot. Et mes nombreux amis sont de sacrés amis ! Toutes mes plus belles pièces sont des présents ou presque. Un petit inventaire aux allures de fatras ? Fléchettes empoisonnées, animaux empaillés, sculpture de toute sorte, fétiches africains, fossile, serpent en bocaux, masques étranges, loupes, boussoles, fossiles, coraux, crânes, boule de cristal, instruments anciens, armes blanches, diables et coquillages tortueux, voilà une partie de ce que je vois quand j’écris dans le bureau qui me sert scriptorium. Et puis il y a aussi sur les murs quelques écrivains qui m’observent et m’oblige à écrire, sinon…

– Dans ta bibliographie, on peut voir un livre sur Riccardo Freda, Riccardo Freda, un pirate à la caméra (éditions Actes Sud / Institut Lumière ) ? Pourquoi ce réalisateur italien en particulier ? Serais-tu un grand fan des Vampires ou des Secrets du professeur Hichcock ?

Riccardo Freda fut mon grand ami et un cinéaste incroyable qui a traversé tout le siècle et s’est essayé à tous les genres cinématographique. C’était lui aussi un personnage aux vie multiples et un raconteur d’histoire hors pair. J’ai écrit deux scénarios de long-métrage avec lui et il m’a semblé important d’écouter ses confessions. Nos échanges sur le cinéma, la gravure, les artistes Renaissance ou d’Annunzio, encouragé par Bertrand Tavernier, se sont transformé en un gros livre d’aventure, Riccardo Freda, un pirate à la caméra, chez Actes-Sud. Il est vrai aussi qu’il existait chez Freda un grand sentiment fantastique. Il croyait au mauvais œil, il avait habité à Rome dans une maison hantée et en parlait le plus naturellement du monde. Il devinait les présences invisibles sans pour autant s’étonner, c’était ainsi. J’aime énormément ses films fantastiques, un genre qu’il a complètement inventé en Italie, puis, à sa manière en France. Ca ressemble au film de la Hammer mais fabriqué avec des bouts de ficelle. Chez Freda, la lumière est incroyable la mise en scène inventive et les thèmes souvent fort scabreux. La nécrophilie, au cinéma je précise, ne lui faisait pas peur, par exemple. Il savait parlait de torture ou de choses horribles avec un raffinement rare. Alors, forcément, on s’attache…

Les Vampires, de Riccardo Freda, 1956

– Comment est né ton gout pour les livres ?

La première lecture dont je me souvienne fut le Grizzly, de James Oliver Curwood, en bibliothèque verte. Ce fut un enchantement et c’est encore aujourd’hui l’un des très grands moments de ma vie. Ensuite, le mal s’est aggravé. L’école, où je m’ennuyais ferme, m’a convaincu que les livres, la forêt et la rue étaient de meilleurs apprentissages. Depuis, je continue à lire et à m’évader. Et même à lire dans la forêt – ce que j’ai encore fait la semaine passée – , ce qui me semble être un très grand luxe simple.

Le livre que tu lis en ce moment ?

Je lis plusieurs livre en même temps, selon les pièces et les tables de la maison, selon mon humour (travail ou plaisir) et les heures. Je viens de terminer Les Carnet d’un anatomiste de E. Gonzales-Crussi (Flamamrion) une passionnant étude du corps, l’inclassable La Nuit sans fin de Thierry Horguelin (l’oie de Cravan), j’ai relu l’admirableJournal du cinéaste John Boorman Rêves prometteurs Coups durs (Institut Lumière /Actes Sud) et je m’apprête à lire Lettres d’Islande de W. H. Auden et Louis Macneice, aux éditions Anatolia, un éditeur épatant dont j’aime tout le catalogue. Et puis, chaque matin, depuis quelques semaines, avant de me mettre à écrire, je lis à gorgées réfléchis, La Trame des jours du fort estimable Lambert Schleter (éditions des Vanneaux), ça m’aide à prendre le stylo ; comme une lecture aux allures d’échauffement. Un exemple : « Montaigne, boulimique citateur, ne donne jamais la moindre référence ; il lui arrive même de citer sans mentionner le nom de l’auteur. Il appelle ça mes Larcins ». Enfin, et c’est la grande découverte de ces derniers mois, je termine, mais sans me presser car je le lis, le relis et annote, La Nuit du jabberwock de Frédéric Brown, un livre fort inclassable mélangeant policier, fantastique et l’univers de Lewis Carroll ; une bien belle découverte, aussi je fais tout pour ne pas le terminer. Pour être tout à fait honnête, je crois que j’en ai oublié.

Une déclinaison ludique du Jabberwocky aux éditions du Castor Astral

– Tes futurs projets ?

Je viens de terminer l’écriture un livre qui s’appelle De l’égarement à travers les livres (Castor Astral) où il est question d’une société secrète, de détectives littéraires, d’écrivains mystérieux et d’un « certain » monsieur Claude qui n’est pas sans rappeler un « certain » écrivain. Je dirige une collection au Castor Astral, « Curiosa & caetera », ou j’édite des livres inclassables et rares. A la rentrée, nous sortirons Valpéri, Mémoires d’un gentilhomme du siècle dernier, de Paul de Molènes, un très grand livre jamais réédité qui tient des Liaisons dangereuses de Laclos, du roman gothique et de l’univers du Marquis de Sade. Et puis, il y aura un Paris Macabre qui devrait aussi réjouir les amateurs. Enfin, je prépare, comme écrivain cette fois, un gros livres sur les cabines de curiosités, univers insolites et fantastiques comme on le sait.

© Heresie.com

Au château de l’étrange, Claude Seignolle, Castor Astral, collection « Curiosa & caetera »

Autrefois paru sous le titre Invitation au château de l’étrange, cet ouvrage de Claude Seignolle paraît dans une nouvelle version revue et corrigée. Véritable livre culte, cet « étrange objet » (épuisé et recherché par les amateurs de peurs insolites et de fantastique urbain) s’adresse à tous ceux que fascinent les aventures inexpliquées.

Spectres, apparitions, dames blanches, présences sournoises ou maléfiques, envoûtements et conversations avec l’au-delà, sont quelques uns des thèmes effrayants abordés. Pourtant, ici, point de fiction ni de sensationnalisme convenu. Claude Seignolle se contente seulement de recueillir des témoignages qu’il met en scène jusqu’à la grande peur finale. « Scribe des miracles et des peurs ancestrales », il archive, éclaire, recense, sans jamais juger. Le résultat est fascinant, obsédant, dérangeant.

Et s’il existait « autre chose » à côtes de nos certitudes ? En chasseur de fantômes avant l’heure, Claude Seignolle nous invite au cœur des mystères : lieux étranges et maudits, voyage dans le temps, prémonitions, présences invisibles, personnages insolites et monstrueux, magie et sorcellerie. Oui, la peur rôde au cœur de ces pages… Voilà le lecteur prévenu.

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