A LA LIGNE…

C’est en 1836 que le feuilleton débuta en France. Le première ligne  « la suite au prochain numéro » date du 30 septembre de la même année. Quelques tentatives anglaises – LeRobinson Crusoe de Daniel Defoe, par exemple, dans le London Post – ou françaises – sous le Directoire – avait déjà en partie séduit le lecteur. Toutefois, il fallut attendre le génie de Emile de Girardin (1) et de Armand Dutacq (2) pour lancer véritablement la formule.

Ce fut bientôt une véritable folie de concurrence. La Presse de Girardin et Le Siècle de Dutacq s’arrachèrent Alexandre Dumas. Celui-ci se faisait payer 1 fr 50 la ligne, une somme, évidemment, pour l’époque et pour l’écrivain ! Les mauvaises langues – et certains historiens de la littérature – affirment que le style haché du célèbre auteur contribuait à augmenter ses recettes. On se souviendra, par exemple, de cet extrait de La Dame de Monsoreau :

–      J’ai encore une idée, dit Saint-Luc

–      Allons donc !

–      Et si c’était…

–      Si c’était ?

–      – Non

–      – Non ?

–      Mais si

–      Parlez.

–      Si c’était M. le Duc d’Anjou ?

On laissera le lecteur calculer ce que le romancier pouvait gagner en quelques lignes. Toutefois, les éditeurs aux allures de dindon de la farce  décidèrent rapidement qu’une ligne comporterait un minimum de mots pour être acceptée comme telle.

Alexandre Dumas, secondé par Auguste Maquet, démarra ainsi Les Trois mousquetaires dansLa Presse. Sa prolifique production lui valut par la suite quelques mésaventures. Il écrit, par exemple, dans Le Collier de la Reine : « Ah ! Ah ! dit don Manoël en portugais ».

Dans Rocambole, on doit à Ponson du Terrail, feuilletoniste échevelé, l’immortelle bévue : « Sa main de cet homme était froide comme celle d’un serpent. »

Mieux encore, Ponson du Terrail embrouillait tant et tant ses intrigues qu’il lui arrivait de ressusciter ses personnages malgré les « poupées témoins » qui lui servaient de pense bête. Toutefois, il ne faut pas ici jeter la pierre au romancier fécond car sa femme de ménage, en relevant les poupées, en était la première responsable.

« La suite au prochain numéro… »

Notes

(1) – Chateaubriand, Lamartine, Balzac ou George Sand collaborèrent à La Presse

(2) – Charles Nodier, Léon Gozlan, Alphonse Karr, Jules Sandeau ou Balzac collaborèrent au Siècle.

Le gardien vous recomande la lecture de :

Signé Dumas, de Cyril Gely et Éric Rouquette, d’après la pièce de théatre éponyme (les impressions nouvelles)

Février 1848 : Alexandre Dumas et son collaborateur Auguste Maquet travaillent ensemble. Si c’est Dumas qui signe, la besogne abattue par Maquet est colossale. Pourtant, depuis dix ans, ce nègre discret et rigoureux est resté dans l’ombre du grand homme et n’a jamais contesté sa suprématie. Mais quand éclate une querelle entre les deux écrivains, une question cruciale se pose : quelle est la part exacte de l’un et de l’autre dans cette grande réussite ? Qui est le père de d’Artagnan et de Monte-Cristo ? En un mot, qui est l’auteur ? Leur relation, si paisible jusqu’ici, passe de l’alliance au doute, hésite, puis bascule dans l’affrontement.

3 commentaires sur “A LA LIGNE…

  1. Nicolas Esprime dit :

    Il a dit « Ah ! » et non « Ah ! Ah ! » (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k61291464/f70)

    Quant au coup du serpent…
    « […] on blâme son style un peu trop négligé, on se moquera, pour forcer le trait, de perles qu’il n’a en réalité jamais écrites telles que la plus connue « Sa main était froide comme celle d’un serpent. » » (Bulletin de la Société d’études des Hautes-Alpes, 1993, p. 175)

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  2. Ignotus dit :

    Une métaphore roide. — On s’est jadis
    bien moqué, un peu partout, et ici même,
    — de la fameuse phrase : Sa main était
    froide, comme celle d’un serpent
    . Que di-
    riez-vous de la main d’un torrent ? — C’est
    impossible, vous écriez-vous. — Pourtant,
    cela vient d’être dit, du haut de la tribune
    de l’Assemblée nationale, par le citoyen
    Ferrouillat dans la séance du 22 novem-
    bre. Voici la phrase complète : « Le suf-
    frage universel est un torrent que je vous
    invtte à prendre par la main, pour le con-
    dutre a la lumière. Après cela, ne faut-il
    pas tiret l’échelle ? Ignotus.

    L’Intermédiaire des chercheurs et curieux : Notes and queries français : questions et réponses, communications diverses à l’usage de tous, littérateurs et gens du monde, artistes, bibliophiles, archéologues, généalogistes, etc. / M. Carle de Rash, directeur…, Année 8, Volume 8, Page 735.
    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k61446v/f385.image.r=%22Sa%20main%20%C3%A9tait%20froide%20comme%20celle%20d'un%20serpent%22

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