DES CARTES & DE L’IMAGINATION

Paradoxe: à l’heure de la géolocalisation numérique poussée à l’extrême, les cartographies subjectives se multiplient, et séduisent en librairie.

C’est Teresa Cremisi en personne, la patronne de Flammarion, qui a repéré ce petit bijou à la Foire de Francfort. Atlas des îles abandonnées, de Judith Schalansky (Arthaud), recense ces bouts de terre désertiques et hostiles que des milliers de kilomètres séparent de leur négligente « mère patrie ». Ils ont pour nom Solitude (Russie, océan Arctique), îles du Désappointement (Polynésie française) ou encore Antipodes (Nouvelle-Zélande). Graphiste et écrivaine berlinoise, l’auteure reproduit minutieusement leur topographie, puis raconte leur histoire, tragique et fascinante. Un ovni éditorial qui cartonne des deux côtés du Rhin. En France, il s’en est déjà vendu 13 000 exemplaires. On est loin, bien sûr, des atlas best-sellers comme Le Dessous des cartes (tiré de l’émission de géopolitique d’Arte) ou Un monde à l’envers (hors-série du Monde diplo), mais cela participe du même engouement pour la cartographie, sur une planète éclatée après la chute du Mur, le 11 septembre 2001 et le krach de 2008. « Parce qu’on croule sous les images et les infographies, mais qu’on a, malgré tout, de plus en plus de mal à se représenter le monde, on a aussi besoin de la cartographie « sensible » des artistes et des graphistes », estime Noëlle Meimaroglou, l’éditrice française de Judith Schalansky. Or les graphistes, ces temps-ci, adorent les cartes et les plans. Aujourd’hui, outre les publications de l’IGN, on peut s’offrir (sur Imagekind.com) les affiches de Christoph Niemann, « graphic blogger » vedette du New York Times, qui s’approprie les codes des cartes routières américaines pour représenter son obsession du jour, de la recette de l’omelette à la guerre en Irak. Outre-Manche, le détournement de l’iconique plan de métro londonien – dessiné en 1933 par Harry Beck – est un sport national. Les érudits s’en emparent pour modéliser les correspondances entre l’Ulysse de Joyce et L’Odyssée. Le quotidien britannique The Guardian s’en est servi comme trame pour publier une « histoire visuelle de la musique« , rebaptisant les lignes « reggae », « rock » ou « hip-hop », et les stations du nom de plus de 300 groupes ou musiciens.

Carte imaginaire de  Judith Schalansky, extraite de Atlas des îles abandonnées

Retrouver des repères

Chez les Anglo-Saxons, la « cartographie créative » est un secteur éditorial en pointe. Designer londonien installé à Paris, Mark Ovenden est l’auteur de superbes ouvrages sur le réseau du métro parisien ou les cartes ferroviaires du globe (édités par Penguin), à travers lesquels il décrypte l’histoire d’une ville ou d’une époque. Selon lui, la « cartophilie » a de beaux jours devant elle : « Aujourd’hui, on peut « skyper » avec quelqu’un à Boston ou à Bratislava. Internet ou la chaîne National Geographic nous emmènent dans les coins les plus retirés du globe. Avec Google Earth, on tient, sur son smartphone, le monde dans la paume de sa main. C’est formidable, mais ça a quelque chose d’irréel. Toute cette technologie nous fascine et nous angoisse aussi. Heureusement, la carte papier, elle, synthétise et fait le tri. Dans un monde qui a spectaculairement « rétréci », sans devenir pour autant plus lisible, elle aide à retrouver des repères. » La cartographe Jasmine Salachas – également fondatrice des « cafés carto », sur le mode des cafés philo – ne dit pas autre chose : « Avant, les gens bougeaient peu, mais ils connaissaient le moindre caillou de leur vallée. Aujourd’hui, en voiture, on allume le GPS, et on suit les instructions d’une voix synthétique. Mais on ne sait plus vraiment où on est, et quand on zoome, on est tellement dans le détail qu’on ne peut plus se situer non plus. La géolocalisation n’a rien à voir avec la compréhension d’un territoire que permet une vraie carte. » Il y a vingt ans, on lui prédisait que son métier allait disparaître. C’est l’inverse : « Aujourd’hui, tout le monde s’approprie la cartographie, sans nécessairement en maîtriser les outils. Dans un contexte de mondialisation, de frénésie d’échanges, la carte est capitale pour explorer de nouveaux marchés. Mais également indispensable à l’individu pour trouver sa place dans un monde complexe et mouvant. » Jasmine Salachas intervient régulièrement dans les écoles maternelles, où elle apprend aux enfants à cartographier leur environnement immédiat, comme la salle de classe ou la cour de récré. Après ces séances, les gamins, mieux « ancrés » dans leur espace, se cognent moins les uns dans les autres, ont moins de conflits de territoire. De là à penser que la cartographie, perpétuellement utilisée dans l’Histoire comme outil de conquête ou de propagande, peut aussi contribuer à transformer le monde…

Un supplément de poésie

La carte est plus intéressante que le territoire : c’était le titre de l’exposition de Jed Martin le héros du dernier Houellbecq, soudain starifié pour son travail photographique juxtaposant des agrandissements de prises de vue aériennes et de cartes Michelin. « Alors que la photo satellite ne laissait apparaître qu’une soupe de verts plus ou moins uniformes parsemée de vagues taches bleues, la carte développait un fascinant lacis de départementales, de routes pittoresques, de points de vue, de forêts, de lacs et de cols… », écrivait Michel Houellebecq. Comme toujours, il collait pile à l’époque. Car les artistes contemporains, dans la foulée de Guy Debord et du land art, se sont aussi emparés de la cartographie. En 2003 déjà, l’exposition GNS (Global Navigation System) présentait au Palais de Tokyo d’inédites expériences de « typo-topographie ». Des pointures comme Philippe Favier ou Richard Purdy reviennent sans cesse à la figure de la carte, du globe, du planisphère. Dans un très joli livre intitulé The Map as Art (1), la cartophile Katharine Harmon s’intéresse à la manière dont les artistes explorent la cartographie depuis les années 1960. On y croise Julian Schnabel, Olafur Eliasson ou William Kentridge, ou encore les photos de la Néerlandaise Corriette Schoenaerts, sur lesquelles des vêtements et des accessoires colorés, abandonnés à terre, représentent les pays d’Europe. Une vraie botte figure l’Italie, et une ceinture entortillée, la Sicile… D’autres livres récents (2) s’intéressent même à ces cartes ou plans de quartier qu’on griffonne sur une feuille volante, pour guider des copains en visite. Parce que, avec leurs indications « sur mesure » (« Ici, le meilleur cappuccino du monde ! ») et leur perspective maladroite, ils racontent un souvenir, une histoire, mille fois plus poétique qu’une impression en A 4 d’une page Google Maps. Il existe aussi, bien sûr, pléthore de blogs. Le plus célèbre, Strange Maps, est un véritable cabinet de curiosités cartographiques, avec une section dévolue à la « cartographie accidentelle », ces tracés éphémères de pays ou de continents engendrés par le hasard. Photographiés par des contributeurs du monde entier, les contours des Etats-Unis apparaissent ainsi dans la mousse, sur les parois d’une chope de bière, une escalope panée figure la Grande-Bretagne, une serviette de toilette, l’Afrique. Et si cet été on traquait les galets en forme de Corse ou les mares-continents cachées entre deux  rochers ? Ça fera réviser la géo aux enfants, et c’est meilleur pour le teint que d’errer dans un monde virtuel cartographié par le géant Google.

(1) Princeton Architectural Press, 2009. (2) Parmi lesquels From Here to There, Kris Harzinski, Princeton Architectural Press, 2010.

© Marie-Odil Briet pour l’Express

Le curieux gardien vous recommande la lecture de : 

Dictionnaire des lieux imaginaires, de Alberto Manguel & Gianni Guadalupi, Actes Sud

De A, comme Abaton, à Z, comme Zuy, voici qu’un dictionnaire nous offre la plus merveilleuse des invitations au voyage. Forts de leur conviction que la fiction est réalité, Alberto Manguel et Gianni Guadalupi ont recensé lieux imaginaires et sites chimériques inventés par des écrivains du monde entier. Ils en rappellent la situation géographique, la topographie, le climat, la faune et la flore, les formes de gouvernement, les transports et moyens de communication, les mœurs et les coutumes locales, les curiosités touristiques ou les spécialités culinaires. Cartes, plans et conseils pratiques viennent renseigner plus précisément le futur visiteur.
Conçue avec esprit, rigueur et humour, selon la seule règle d’un plaisir qui ne demande qu’à être partagé, cette encyclopédie non exhaustive est également prétexte à découvrir – ou redécouvrir –, comme autant d’îles au trésor, des œuvres et des auteurs illustres ou plus secrets.

La Légende de la géographie, de Gilles Lapouge, Albin Michel

« Ma géographie n’a jamais passé l’âge de raison. Elle stagne dans celui des merveilles. C’est la géographie d’un flâneur, d’un flâneur des deux rives, mais principalement de l’autre rive, une géographie d’image d’Epinal et de Vase de Soissons, une géographie de dessin d’enfant, d’odeur de craie et de tableau noir, de sources, avec de gros soleils jaunes pleins de rayons, des nuages crémeux et des prairies des quatre saisons. Elle emprunte les chemins vicinaux. Elle voit des îles dans le ciel. Elle croit que les vents sont un pays. Je voudrais faire la géographie des ombres de l’automne. Une géographie pour oiseaux et pour marmottes. Elle avance sur des routes qui n’existent plus et sont enfouies sous deux siècles, trois siècles, d’humus, d’histoire et de mort. Elle considère que les cimetières sont un ingrédient de la géographie, au même titre que les marées, les montagnes ou les brises de mer, et comme aussi le gel, les bouvreuils, les gulf stream, les bois flottés de la Patagonie qui ont découvert l’Europe bien avant que Christophe Colomb ne rencontre l’Amérique. » Gilles Lapouge

Atlas des géographies d’Orbae Tome 1 & 2, de François Place, Castermann

Là seront les hommes-lanternes, les maçons-volants, la police des pigeons, les chercheurs de catacombes, les fonctionnaires des rêves, la secte de la Pierre Baliverne, le château des Hautes-Terres, la terre des Morts, qui peuplent les carnets de François Place pour vingt-six voyages successifs…

Poursuivant son exploration patiente et imaginaire, François Place nous emmène en ce deuxième tome à la découverte du pays de Jade (où les oiseaux soleils, chargés d’annoncer le temps, semblent avoir perdu la tête), du pays de Korakar (où nous suivrons un jeune musicien aveugle en route pour la grande fête des dix mille juments blanches), du pays de Lotus (où le roi des eaux apprendra la patience à un explorateur de Condaâ), du pays de la Mandragore (où un fier cartographe perdra son latin mais trouvera le secret de sont art), du royaume de Nilandar (qui fut partagé entre deux frères, dont l’un, pour le plus grand malheur du royaume, demeura sans descendance), de la grande île d’Orbae (dont nul n’explora jamais encore le coeur de brume), du désert des Pierreux (arpenté par d’étranges et gigantesques tortues), de l’île de Quinookta (dont un furieux capitaine ne sortira jamais vivant)….

Dinotopia, de James Gurney, Fleurus

Après plusieurs années de recherches, l’artiste James Gurney découvre dans une librairie d’occasion un nouveau journal plus que centenaire de l’explorateur Arthur Denison. Denison nous révéle l’existence d’une île perdue où dinosaures et humains vivent en harmonie. Dans lesecond volume, le professeur Denison et son compagnon saurien Bix entreprennent un dangereux périple vers Chandara, l’empire interdit. Mais quand l’invitation signée par l’empereur en personne vient à disparaître, les deux amis se voient contraints de passer la frontière incognito.

Un commentaire sur “DES CARTES & DE L’IMAGINATION

  1. trainfantome dit :

    Excellent ! on devrait s’y mettre aussi, avec Philippe Foret le geographe des blancs de la carte…

    David

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s