MOT(S) D’ORDRE

En réécoutant un vieux disque vinyl No Woman’s land, presque cabossé, de Mama Béa -Tékielski -, je me suis souvenu de cette belle chanson éponyme et de ce texte mis en musique par la papesse blonde, retrouvée, dit-on (*), dans une église de Baltimore, daté de 1692, et dont l’auteur est inconnu. Je l’ai lu à haute voix et j’ai pensé une fois encore au If – ou Tu seras un homme mon fils – de Rudyard Kipling.

Après une minuscule recherche, j’ai retrouvé l’auteur de cet texte intitulé Desiderata, écrit en 1926 ou 27, selon les sources. Il est l’œuvre de l’avocat, et un peu poète, Max Ehrmann. Tant pis pour l’église de Baltimore, pour le fantôme à venir d’Edgar Allan Poe, et la ville qui existait à peine. Ce texte est pour vous…

Allez tranquillement parmi le vacarme et la hâte

Et souvenez-vous de la paix qui peut exister dans le silence

Sans aliénation, vivez autant que possible en bons termes avec toutes personnes

Dites doucement mais clairement votre vérité

Ecoutez les autres, même les simples d’esprit et les ignorants

Ils ont eux aussi leur histoire

Evitez les individus bruyants et agressifs

Ils sont une vexation pour l’esprit

Ne vous comparez avec personne

Il y a toujours plus grand et plus petit que vous

Jouissez de vos projets aussi bien que de vos accomplissements

Ne soyez pas aveugle en ce qui concerne la vertu qui existe

Soyez vous-même

Surtout n’affectez pas l’amitié

Non plus ne soyez cynique en amour

Car il est en face de tout désenchantement aussi éternel que l’herbe

Prenez avec bonté le conseil des années

En renonçant avec grâce à votre jeunesse

Fortifiez une puissance d’esprit pour vous protéger en cas de malheur soudain

Mais ne vous chagrinez pas avec vos chimères

De nombreuses peurs naissent de la fatigue et de la solitude

Au-delà d’une discipline saine, soyez doux avec vous-même

Vous êtes un enfant de l’univers

Pas moins que les arbres et les étoiles

Vous avez le droit d’être ici

Et qu’il vous soit clair ou non, l’univers se déroule sans doute comme il le devait

Quels que soient vos travaux et vos rêves

Gardez dans le désarroi bruyant de la vie, la paix de votre coeur

Avec toutes ses perfidies et ses rêves brisés

Le monde est pourtant beau

Et… tâchez d’être heureux !

(*) – Dans les années 1950-1970, aux Etats-Unis d’Amérique et en Europe, le texte suivant circulait dans les différents groupes constituant les réseaux de contre-culture. Il était supposé avoir été trouvé dans la Cathédrale Saint Paul de Baltimore (USA) en 1692 et sans nom d’auteur. Cette origine mystérieuse lui conférait une aura quelque peu « sacrée ». Mais, une sociologue Véronique Campion-Vincent, qui travaillait sur les légendes urbaines, a montré qu’il s’agissait, en fait, d’une page poétique de Max Ehrmann (1872-1945) extrait de recueil composé par l’auteur en 1927. Dans les années 1950, un pasteur de Baltimore avait affiché ce texte dans Old Saint Paul’s Church, bâtiment construit en 1692. Apprécié et recopié, avec l’oubli progressif de sa signature, il sera repris dans la mouvance hippie par des peintres et des éditeurs et très largement dupliqué par tous les moyens et par tout un chacun, jusqu’à nos jours. A le lire attentivement, il correspond assez bien au commencement de ce que l’on peut appeler aujourd’hui la « spiritualité laïque ». (d’après une source de René Barbier)

Et pour ceux qui ne connaissent pas le texte de Kipling, le voici dans une tradcuction célèbre de André Maurois.

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie / Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir, / Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties / Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour, / Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre, / Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour, /Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles / Travesties par des gueux pour exciter des sots, / Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles / Sans mentir toi-même d’un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire, /Si tu peux rester peuple en conseillant les rois, / Et si tu peux aimer tous tes amis en frère, / Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître, / Sans jamais devenir sceptique ou destructeur, / Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître, / Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage, / Si tu peux être brave et jamais imprudent, / Si tu sais être bon, si tu sais être sage, / Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite / Et recevoir ces deux menteurs d’un même front, / Si tu peux conserver ton courage et ta tête / Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire/ Seront à tous jamais tes esclaves soumis, / Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire / Tu seras un homme, mon fils.

Dans les cimetières et mémoriaux du Dud Corner de Loos-en-Gohelle, sont honorés nombre de figures emblématiques, C’est le cas du lieutenant John Kipling, fils de Rudyard Kipling. Fort de la lecture du poème de son père Tu seras un homme mon fils, John avait souhaité s’engager sur le front, pour répondre aux espérances et à la gloire de son père, alors que son extrême myopie le lui interdidait. Comme tant d’autres, il tomba à proximité de Loos-en-Gohelle, à l’âge de 18 ans, le 27 septembre 1915, soit deux jours après le déclenchement des hostilités de la Bataille de Loos. Se sentant responsable de la disparition de son fils, Rudyard Kipling le chercha en vain jusqu’à sa propre mort en 1936. Il sillonna les alentours de Loos-en-Gohelle dans sa célèbre Rolls-Royce, ce qui lui valut d’être surnommé par les habitants du secteur « L’Homme à la Rolls. » Son fils appartient aux disparus de la Grande Guerre, ces soldats sont déclarés « connus de Dieu seul » selon la formule consacrée « Known unto God » imaginée par Rudyard Kipling en hommage à son fils.

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