MES MÉMOIRES EN DIX MINUTES

Le général comte Rostopchine avait écrit, dans notre langue : « Toute tête française n’est qu’un moulin à vent, un hôpital, une maison de fous », et encore : « La langue française est la peste morale du genre humain et, comme exprès, on cherche à l’introduire partout. » C’est pourquoi sans doute, en 1816, cet homme paradoxal, lorsqu’il sentit que l’immense service rendu à son pays par l’incendie volontaire de Moscou allait lui valoir une ingratitude dangereuse, alla se réfugier en France. Il y fut la coqueluche des salons, il y maria sa fille au comte de Ségur, puis au bout de sept ans rentra « finir ses jours où il les avait commencés ». Là, à Moscou, un soir, la princesse Bobrinska s’étonna et regretta qu’il n’eût pas écrit ses mémoires. Le général déclara ne pouvoir résister à cette invite, qu’il se mettrait sans plus tarder à cette besogne, qu’au surplus c’était l’affaire d’une journée (1823 ?). On se récria. Mais le lendemain, le comte Rostopchine, fidèle à sa parole, lut à la société ses « Mémoires en dix minutes ». Ce dernier écrit, en français bien entendu, d’un homme qui n’était pas inconnu des milieux littéraires, obtint un vif succès. Mais il a été trop rarement publié pour n’être pas injustement oublié aujourd’hui.

CHAPITRE I – MA NAISSANCE

En 1765, je sortis des ténèbres pour apparaître au grand jour. On me mesura, on me pesa, on me baptisa. Je naquis sans savoir pourquoi et mes parents remercièrent le Ciel sans savoir de quoi.

CHAPITRE II – MON ÉDUCATION

On m’apprit toutes sortes de choses et toutes espèces de langues. A force d’être impudent et charlatan je passai quelquefois pour un savant. Ma tête est devenue une bibliothèque dépareillée, dont j’ai gardé la clef.

CHAPITRE III – MES SOUFFRANCES

Je fus tourmenté par les maîtres, par les tailleurs qui me faisaient des habits étroits, par les femmes, par l’ambition, par l’amour-propre, par les regrets inutiles, par les souverains et par les souvenirs.

CHAPITRE IV – PRIVATIONS

J’ai été privé de trois grandes jouissances de l’espèce humaine : du vol, de la gourmandise et de l’orgueil.

CHAPITRE V – ÉPOQUES MÉMORABLES

A trente ans j’ai renoncé à la danse, à quarante à plaire au beau sexe, à soixante à penser et je suis devenu un vrai sage ou égoïste, ce qui est synonyme.

CHAPITRE VI – PORTRAIT AU MORAL

Je fus entêté comme une mule, capricieux comme une coquette, gai comme un enfant, paresseux comme une marmotte, actif comme Bonaparte, et le tout à volonté.

CHAPITRE VII – RÉSOLUTION IMPORTANTE

N’ayant pu jamais me rendre maître de ma physionomie, je lâchai la bride à ma langue et je contractai la mauvaise habitude de penser tout haut. Cela me procura quelques jouissances et beaucoup d’ennemis.

CHAPITRE VIII – CE QUE JE FUS ET CE QUE J’AURAIS PU ÊTRE

J’ai été très sensible à l’amitié, à la confiance, et si j’étais né pendant l’âge d’or, j’aurais été peut-être un bonhomme tout à fait.

CHAPITRE IX – PRINCIPES RESPECTABLES

Je n’ai jamais été impliqué dans aucun mariage ni aucun commérage ; je n’ai jamais recommandé ni cuisinier, ni médecin, par conséquent je n’ai attenté à la vie de personne.

CHAPITRE X – MES GOUTS

J’ai aimé une petite société, une promenade dans les bois. J’avais une vénération involontaire pour le soleil, et son coucher m’attristait souvent. En couleur c’était le bleu ; en manger le boeuf au naturel ; en boisson, l’eau fraîche ; en spectacle, la comédie et la farce ; en hommes et en femmes, la physionomie ouverte et expressive. Les bossus des deux sexes avaient pour moi un charme que je n’ai jamais pu définir.

CHAPITRE XI– MES AVERSIONS

J’avais de l’éloignement pour les sots et pour les faquins, pour les femmes intrigantes qui jouent la vertu ; un dégoût pour l’affectation de la piété, pour les hommes teints et les femmes fardées ; de l’aversion pour les rats, les liqueurs, la métaphysique et la rhubarbe ; de l’effroi pour la justice et les bêtes enragées.

CHAPITRE XII – ANALYSE DE MA VIE

J’attends la mort sans crainte, comme sans impatience. Ma vie a été un mauvais mélodrame à grand spectacle, dans lequel j’ai joué les héros, les tyrans, les amoureux, les pères nobles, mais jamais les valets.

CHAPITRE XIII – RÉCOMPENSES DU CIEL

Mon grand bonheur est d’être indépendant des trois individus qui régissent l’Europe. Comme je suis assez riche, le dos tourné aux affaires et assez indifférent à la musique, je n’ai par conséquent rien à démêler avec Rothschild, Metternich et Rossini.

CHAPITRE XIV– MON ÉPITAPHE

ICI ON A POSÉ

POUR SE REPOSER,

AVEC UNE AME BLASÉE,

UN CŒUR ÉPUISÉ

ET UN CORPS USÉ,

UN VIEUX DIABLE TRÉPASSÉ ;

MESDAMES ET MESSIEURS,

PASSEZ !

CHAPITRE XV – ÉPITRE DÉDICATOIRE AU PUBLIC

Chien de Public ! organe discordant des passions ! toi qui élèves au ciel et qui plonges dans la boue, qui prônes et calomnies sans savoir pourquoi ; image du tocsin, écho de toi-même ; tyran absurde échappé des petites-maisons ; extrait des venins les plus subtils et des parfums les plus suaves ; représentant du diable auprès de l’espèce humaine ; furie masquée en charité chrétienne ; Public ! que j’ai craint dans ma jeunesse, respecté dans l’âge mûr et méprisé dans ma vieillesse, c’est à toi que je dédie ces mémoires, gentil Public ! Enfin je suis hors de ton atteinte, car je suis mort, et par conséquent sourd, aveugle et muet. Puisses-tu jouir de ces avantages pour ton repos et pour celui du genre humain.

Fédor Vassilievitch Rostoptchine dit le Général Comte Rostopchine (1763 ? -1826)


Dessin de Aubrey Beardsley

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