PARIS, RIEN N’A CHANGÉ

Premier froid, oblige, c’est le moment, amis lecteurs de parler du tems, « même si il n’y a plus de saison ma bonne dame »… Joséph Méry (1797-1866) fut toute sa vie un improvisateur, « le Ruggieri, a-t-on dit, d’un feu d’artifice s’allumant et s’éteignant tous les soirs ». Improvisateur, il le fut dans ses ouvrages dramatiques, dans ses vers, dans ses romans, dans ses chroniques, avec une verve toujours prête. Dans cette facilité il avait une débordante bonne humeur. Malgré une abondante production, il a laissé un nom, plus qu’une oeuvre, si l’on excepte sa part de collaboration à la Némésis et quelques pages de ses romans sur l’Inde, où il n’avait voyagé qu’en imagination. C’est lui qui disait un jour: « J’écris volontiers en vers, parce que c’est plus tôt fait : les lignes sont plus courtes. » L’imagination fut le principal de ses dons: on sait qu’il la poussait jusqu’au goût des mystifications. Il lui arrivait d’ailleurs de croire de bonne foi à ce qu’il avait inventé. Pendant un voyage avec des amis, il visitait le pont du Gard. Il s’attarda, pendant que ses compagnons de route commandaient le déjeuner dans une auberge voisine, à considérer une lavandière qui lui avait paru charmante. C’était en tout bien tout honneur, mais l’amoureux de la jeune paysanne survint et se fâcha de cette curiosité. Bientôt les amis de Méry le voyaient revenir en proie à une vive émotion, le visage ensanglanté. « Ah! s’écrie Méry, cachez-moi, ou plutôt, aidez-moi à fuir, il vient de m’arriver une aventure épouvantable : j’ai tué un homme ! » Les camarades du conteur, assez inquiets, voulurent se renseigner. Ils apprirent bientôt que le drame qui venait de se passer était beaucoup moins terrible. Le paysan, ayant le geste prompt, avait répondu aux quolibets de Méry par une volée de coups de poing administrés d’une main rude : quant à lui, il était parfaitement indemne. C’était Méry qui, tout en se frottant ses membres endoloris, avait ainsi arrangé l’histoire. Cependant, bien des années après cet incident, il lui arrivait de devenir pensif. « Voyez- vous, disait-il, c’est un amer souvenir que d’avoir tué un homme ! »

Un soir, à un dîner chez Mmede Girardin, Balzac, qui se plaisait parfois à étonner les gens autrement que par son génie, s’amusa à parler d’un prétendu animal, dont il avait forgé non seulement l’existence, mais le nom. Il feignit d’être surpris que personne ne le connût. Mais Méry était là, et ce fut bientôt Balzac qui fut surpris. Méry, avec une apparente bonhomie, corrobora les indications données par son illustre confrère sur ce fantastique animal. Il entra dans des détails précis d’histoire naturelle, cita Pline, Buffon, Cuvier, et conta des particularités pittoresques sur les moeurs de cette bête singulière, rencontrée par lui dans un de ses voyages. « Ah çà ! lui dit à part Balzac, intrigué, il existe donc ! » Méry, parti d’une plaisanterie, avait fini par être persuadé de la réalité de sa description.

Critique dramatique de la Mode, il racontait les pièces non comme elles avaient été jouées, mais comme il supposait qu’elles auraient dû être, d’après leur point de départ. Par cette disposition au paradoxe, il était un éblouissant causeur. « Voulez-vous que Méry parle ? disait Alexandre Dumas. Apportez la flamme de la mèche et mettez le feu à Méry, Méry partira ! » Il y a bien des témoignages de ce brillant don de conversation : « Les soleils de Méry tournent toujours, écrivait Théophile Gautier, et ses bombes lumineuses à pluie d’argent se succèdent sans interruption. Il n’y a que les ânes sérieux et les hiboux qui se puissent offusquer de cette crépitation étincelante, de ce bouquet d’esprit que tire perpétuellement le roi de l’improvisation poétique. » Malheureusement, il reste peu de chose d’un feu d’artifice, et cette réputation d’esprit que lui ont faite ses contemporains risque de rendre un peu trop difficile si on lit aujourd’hui du Méry.

Il revint toujours au journalisme. Outre ses feuilletons de romancier à la Presse où il collabora aussi au roman Au steeple-chase de la Croix de Berny, « couru » par Mme de Girardin, Théophile Gauthier, Jules Sandeau et lui, il y donna des chroniques dont le succès était des plus vifs.

On sait que Méry était très frileux et portait une barbe hirsute. « Cette barbe, a dit Banville, était non pas un ornement frivole, mais un rempart, un abri de fourrure, une défense contre le froid. »

Le Maréchal Ney, qui, par tous les temps, surveille l’entrée de notre chère Closerie des Lilas, à Montparnasse

 LE CLIMAT DE PARIS

Par Joseph Méry

Les histoires sont des livres assez ennuyeux, qu’on est obligé de lire au collège pour prendre son grade de bachelier. En général, on écrit ces livres en copiant les autres: c’est un travail grave, fait par des hommes sérieux, qui se garderaient bien de hasarder le moindre mot plaisant, de peur de compromettre leur solennelle profession d’historien. Ces écrivains ne savent pas que les acteurs de tous ces livres sont des hommes, et qu’il n’y a jamais eu un seul héros perpétuellement sérieux, depuis David, l’inventeur de la chorégraphie publique, jusqu’à Napoléon, qui a naturalisé l’opéra-bouffe à Paris. L’histoire serait une chose charmante comme la fable, dont elle est la froide et grave copie, si elle savait descendre à tant de petits détails qui ont souvent produit les grandes choses. Mais l’histoire ne veut pas descendre ; elle a des hauteurs qu’elle garde, et d’où elle juge les hommes et les événements.

J’ai vainement cherché, dans les histoires de France, une seule réflexion sur l’influence que le climat de Paris a fait subir à la coiffure des rois, aux moeurs, à la littérature et même à la religion. Cette influence a été prodigieuse, paradoxe à part: elle méritait un chapitre dans Mézeray ou Anquetil.

Lorsque Pharamond eut commis l’énorme faute de se faire élire sur un pavois dans les marécages de Lutèce, au 49e degré de latitude nord, il ne tarda pas à s’en repentir: l’humidité de son palais royal et les plages de son petit royaume lui procurèrent de nombreuses maladies, dont Mézeray ne parle pas, et qui le conduisirent au tombeau après un modeste règne de huit ans. On est saisi d’un véritable sentiment d’historique pitié, en songeant que le fondateur de notre monarchie parisienne n’a fait que passer et que son corps vigoureux s’est subitement éteint de consomption entre le double rhumatisme des pieds et du cerveau.

Son successeur comprit mieux que personne cette immense faute. Clodion avait entendu les longues doléances rhumatismales du fondateur de notre monarchie, et, pour prolonger son règne au delà de huit ans, il inventa la race des rois chevelus et donna l’exemple à ses successeurs de ce préservatif capital. Rien n’égalait, dans les crinières fauves, l’ampleur opulente de la chevelure de Clodion, et pourtant il ne se crut pas suffisamment garanti contre le climat de Lutèce, et il jeta un regard de convoitise vers la tiède Italie, où les rois avaient la faculté de se coiffer impunément à la Titus. La monarchie française à peine fondée, était donc sur le point de s’écrouler à cause des rhumes de cerveau. Clodion abandonna Lutèce et déclara la guerre aux Romains. Aétius commandait les têtes chauves de l’Italie; Clodion, les têtes chevelues du département de la Seine. On se battit avec acharnement. Clodion, vaincu, prit la fuite: toutefois, il ne voulut pas rentrer à Lutèce.

Sous la race des rois chevelus, on infligeait aux coupables la plus terrible des punitions: la mort lente causée par une série non interrompue de rhumes de cerveau; on leur rasait la tête. On ne décapitait pas; ce supplice était trop doux ; on laissait la tête sur le corps, on ne coupait que les cheveux. C’en était fait du criminel.

… Les premières hérésies datent de l’époque suivante, et elles se rattachent encore à une épidémie de rhumes de cerveau qui désola notre belle France à l’apparition des églises gothiques. Ces superbes édifices, représentant, dans la pensée des architectes, les forêts du Nord, en conservèrent aussi l’humidité homicide. Les ravages du fléau pétrifié furent immenses. Une hérésie rhumatismale éclata de Sens à Auxerre. Un jeune clerc, nommé Sidonius, se mit en campagne, et, coiffé en sphinx, il prêcha contre les églises gothiques et appela les néophytes à sa chapelle étroite et tiède, construite en bois de sapin. L’étincelle devait produire plus tard l’incendie des guerres de religion: la Saint- Barthélemy, les dragonnades, les Cévennes ont pour origine la victoire d’Aétius contre Clodion, et les rhumes de cerveau de Sidonius l’Auxerrois ; que nous sommes loin de Mézeray, d’Anquetil et de Bossuet!

La manie de guerroyer au delà des monts, comme dit Brantôme, cet écrivain toujours enrhumé, d’après son propre aveu, doit encore être attribuée à la faute originelle commise par Pharamond sur son pavois. Les rois de France et la noblesse, privés de la pâte de Regnault, et gardant leurs têtes éternellement découvertes sous les lambris du Louvre, humectés par la Seine voisine, renoncèrent aux guerres de Flandre et d’Allemagne et adoptèrent le mode hygiénique de passer les monts et de tuer beaucoup d’Italiens pour se débarrasser des toux opiniâtres de l’hiver.

… Sous Louis XIII, les lamentations furent grandes parmi la noblesse, au Marais et à Fontainebleau. Les arceaux de la place Royale retentissaient d’une tempête de toux. Le roi fit un édit pour obliger les gentilshommes à laisser croître à l’infini leur chevelure, et il donna lui-même l’exemple en adoptant la mode adoptée par Clodion. Ce palliatif fit quelque bien; mais le roi et la noblesse ayant conquis un trésor inépuisable de rhumatismes au siège de LaRochelle, Richelieu conseilla une petite guerre curative au delà des monts; ce fut le duc de Savoie qui paya les frais du traitement. On ravagea donc chez lui, et on revint à Paris, en parfaite santé, aux premiers jours du printemps.

… La faute originelle de Pharamond a exercé aussi une singulière influence sur notre littérature. Aucun Rollin, aucun Batteux, aucun Domairon, n’ont envisagé cette question à son point de vue, le plus important. Pharamond nous a procuré longtemps une poésie qui avait exilé de son sein tout ce qu’il y a de beau et de charmant au monde, le soleil, la mer les étoiles, la lune, les fleurs. On frémit de douleur en pensant que Corneille et Racine, logés dans une mansarde des rues de la Huchette et de Saint-Pierre-aux-Boeufs, n’ont connu les astres du ciel et les grâces de la nature que de réputation et sur la foi des auteurs grecs et latins. Les astres du ciel et les fleurs de la terre ont été découverts en Amérique par M.de Chateaubriand, qui parvint à les naturaliser à Paris.

Et le public du grand siècle, ô Pharamond! C’est lui qui a fait siffler le Cid, Athalie et le Misanthrope. Aurait-on pensé cela de Pharamond ? C’est pourtant la vérité pure. Nous, public de 1844, public libre et bien vêtu, marchant sur des trottoirs d’onyx, assis au théâtre sur des coussins de velours, éclairés par un firmament de gaz, nous ne pouvons imaginer les misères du public d’autrefois et refaire pour cette époque la carte de Paris. Figurez-vous donc, avec un violent effort d’imagination, cette ville inhabitable; figurez-vous des rues pavées de monceaux de boues, éclairées, la nuit, par les coups de pistolet des voleurs, et ce malheureux public gagnant à travers mille embuscades et à tâtons le théâtre de Corneille. Figurez-vous l’étrangeté primitive de la salle, de la scène, les murs suintants, lépreux, enfumés, un lustre et une rampe obscurcis par quatre chandelles de suif des coulisses, des paravents humides. Voyez arriver ce public crotté jusqu’à l’échine, trempé de pluie, déchiré par la toux et venant assister aux doléances d’un misanthrope chaudement vêtu et coiffé. Il se vengeait en sifflant.

… Ainsi, nous pouvons affirmer que tous les malheurs politiques, religieux et littéraires de la France, depuis quatorze siècles, doivent être attribués à la faute fondamentale de Pharamond. On ne saurait croire à quel degré de splendeur la France se fût élevée au sortir du berceau gaulois, si Pharamond eût fondé Paris dans quelque tiède plaine du département du Var. L’Italie eût été province française sous un Clodion chauve; nous aurions gardé Dijon et Bordeaux à cause des vins ; Gènes nous eût approvisionnés de ses fleurs pour nos festins et nos bals; nous n’aurions pas fait les Croisades, guerres entreprises par des seigneurs trop enrhumés dans leurs froids castels du Nord; Chateaubriand et Victor Hugo se seraient levés ; l’horizon du midi, au plus tard sous Clovis, l’Encyclopédie resterait ensevelie dans le néant; nos guerres civiles, produites par les ennuis des brouillards, n’auraient pas désolé ce pays ; Toulon placé sous les yeux de la capitale et fréquenté par les députés et les pairs, nous montrerait sur rade cent vaisseaux de haut bord ; le Fontenoy, qui pourrit depuis vingt-cinq ans sous la cale de l’Arsenal serait achevé en 1844 aux yeux de cinquante mille marins. Quatorze siècles d’âge d’or, enlevés à la France par l’étourderie de Pharamond !

(extrait de La Presse, 1844)

Le « curieux gardien » en profite pour vous recommander la lecture de :

Les Nuits de Paris de Restif de la Bretonne
Ce livre foisonnant et inclassable,  composée entre 1786 et 1788 , qui n’est plus guère connu, n’est accessible que par des anthologies réduisant à la fois sa masse considérable et sa palette multiple.Fragments de tous ordres, à la fois roman inclassable où la la parole du narrateur (Un restif réinventé) s’oblige et se plaît à désennuyer son interlocutrice, une Marquise secrète. Anecdotes ramassées au gré de pérégrinations nocturnes dans la capitale. Intrigues, silhouettes, scènes entraperçues fournissent autant de microrécits porteurs d’effets pittoresques, mais aussi de prolongements méditatifs. Restif que l’on surnommait le « Rousseau du ruisseau », le hibou, le spctateur nocturne,fait de l’errance du promeneur, à la fois flâneur et rôdeur, une aventure poétique et philosophique. Une mythographie de la Ville, de ses marges et de ses dessous, appelée à exercer une influence considérable sur tous les « piétons de Paris » à venir

Du même auteur, on lira aussi Les Nuits Révolutionnaires, écrit en 1790 et 1794, (Autrefois au Livre de poche)

Le Climat et ses excès, de Roger Dubrion (éditions Féret)
À la vue des titres des médias qualifiant tout évènement climatique sortant de la normale de “jamais vu” ou “d’exceptionnel”, nous pouvons nous demander si l’homme ne se retranche pas derrière un vocabulaire d’exception pour cacher ses angoisses et son impuissance face aux imprévisibles colères du ciel.
Roger Dubrion, en guise de réponse, nous convie à une grande leçon de climatologie. Il analyse avec pertinence trois siècles d’histoire climatique française, et prouve que notre pays est largement dominé par des variations susceptibles d’aller jusqu’aux extrèmes, tant en froids intenses, qu’en chaleurs caniculaires…
Le lecteur se trouve alors placé devant un dilemne, qu’est devenue sa douce France ? Il constate, lui qui se croyait loin des froids polaires, de la chaleur des déserts, des déluges pluviaux, que ces excès peuvent l’atteindre et même, qu’ils constituent une trame de variabilité incessante, beaucoup plus proche de son vécu que ne le sont les moyennes apaisantes…
La réponse est nuancée et à découvrir dans les pages de cet ouvrage à dévorer par toute personne que le temps interroge et avant que le ciel ne lui tombe sur la tête…

N.B. La sculpture du maréchal Ney est une oeuvre de François Rude. La photo est de Brasaï, le magicien de la nuit.

Un commentaire sur “PARIS, RIEN N’A CHANGÉ

  1. Anne B dit :

    Paris a changé de visage, rattrapée par le « laid » comme beaucoup d’autres belles villes mais elle a su conserver ce charme teinté d’extraordinaire, de clandestinité, d’immoralité et d’immortalité, loin de cette communauté de regards cupides, dénués d »âmes et de sentiments.
    Quand sa pauvreté me déchire le coeur, j’essaye de penser qu’elle est aussi une cartographie du bonheur. Elle incise ses mondes entre fantômes et vanités, présences et disparitions.
    Sa beauté qui demeure, fuse dans le tremblé des désirs, de nos désirs…l’incertain murmure d’histoires en suspens. Les ombres des sibyllins échappés de la seine qui animent les rues, les objets et les corps par agencement précis et imprécis, sont autant de lentes métamorphoses que j’aime sentir à la nuit tombée.
    Paris est la ville d’insaisissables présences conjuguant la multitude et l’unicité, paysages fluctuants de pierres, d’eau, d’arbres, jouant au chat et à la souris entre ombre et lumière, liberté et poussière, amour et haine. Paris est un formidable assemblage d’énergies et de déflagrations…
    On se promène le longs de ses quais comme on se transporte dans un voyage spatio temporel, charnel en virtualités. Mais il faut savoir écouter, regarder ce qu’il reste de palpable dans la ville. Il existe encore une magie des images, des visages humains dans ce chaos des destins assassins.
    Paris est le lieu où le plus souvent j’y ai découvert mes amis, oui une cartographie du bonheur !
    Les nuits à Paris sont comme de petits oiseaux qui semblent porter dans leurs becs, des éclats de miroirs.

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