L’ÉTRANGE RENCONTRE

Quitte à prendre la poudre d’escampette faisons le en extravagante compagnie. Si l’écrivain allemand Rudolf Erich Raspe a écrit les aventures romanesques d’un personnage historique – de son véritable nom, Karl Friedrich Hieronymus Freiherr von Münchhausen -, Alfred Jarry s’est plu à le citer dans Le Surmâle, texte foutraque et trop méconnu du grand Jarry.

— Le chapitre XX du livre IX de Théophraste d’Erèse est en effet consacré aux aphrodisiaques, dit Marcueil ; mais je vous répète — et il s’animait un peu et ses yeux brillaient sous son lorgnon — que je crois que ni la drogue ni la patrie n’ont d’importance, et qu’il y aurait même plus de raisons pour qu’un homme blanc… Mais, ajouta-t-il presque à part, d’un homme de pays singuliers on jugerait la prouesse moins singulière, moins incroyable… puisqu’il paraît que c’est une prouesse… ! Dans tous les cas, ce qu’un homme a fait, un autre le peut faire.
— Savez-vous bien qui a dit le premier ce que vous ruminez là ? interrompit Mrs. Gough, qui avait de la lecture.
— Ce que… ?
— Justement, votre phrase : « Ce qu’un homme a fait… »
— Ah ! oui, mais je n’y pensais pas. Cela est écrit… parbleu, dit Marcueil, dans les Aventures du Baron de Münchhausen.
— Je ne connais pas cet Allemand, dit le général.
— Un colonel, général, souffla Mrs. Gough, un colonel de hussards rouges… en français, M. de Crac.
— J’y suis : histoires de chasse, dit le général.
— En vérité, monsieur, dit à Marcueil Mme de Saint-Jurieu, il était impossible d’insinuer plus spirituellement que le record de l’Indien ne serait battu que par… voyons… cet autre PeauRouge, un hussard… rouge… ayant beaucoup d’imagination !
— C’est donc là, ajouta Henriette Cyne, où vous vouliez en venir et où… vous nous avez fait naviguer ! Vous avez fort habilement clos les enchères en mettant comme…
— Plus offrant, allez donc, dit Saint-Jurieu.
— … Quelqu’un à qui les… paroles ne coûtent rien.
— Il suffit d’avoir la langue bien pendue, dit le général.
— Comme en Afrique, fit Henriette… J’ai dit une bêtise.
— Messieurs, dit assez haut et très cérémonieusement Marcueil, je crois que le colonel baron de Münchhausen a fait tout ce qu’il a dit, et au-delà.
— Alors, ce n’est pas fini, les enchères ? s’intéressa Mrs. Gough.
— Ça devient un peu rasant, dit Henriette Cyne.
— Voyons, Marcueil, dit Bathybius, il est insensé qu’un homme saute à cheval un étang, comme ce mythique baron, fasse volte-face au milieu s’apercevant qu’il n’a pas pris assez d’élan, et se ramène, lui et son cheval, au rivage en se soulevant à la force du poignet par sa propre queue ?
— Les militaires portaient en ce temps-là, à l’ordonnance, « tous les cheveux dans la queue », interrompit Arthur Gough avec plus d’érudition que d’à-propos.
— … Cela est contraire à toutes les lois physiques, acheva Bathybius.
— Cela n’a rien d’érotique, observa distraitement le sénateur.
— Ni d’impossible, riposta Marcueil.
— Monsieur se moque de vous, dit à son mari Pusice-Euprépie.
— Le baron n’a eu qu’un tort, poursuivit André Marcueil : c’était de raconter après ses aventures. S’il est, je le veux bien, assez étonnant qu’elles lui soient arrivées…
— Sûr ! cria Henriette Cyne.
— En supposant, bien entendu, qu’elles lui soient arrivées, s’obstina plus posément le docteur.
— S’il est étonnant qu’elles lui soient arrivées, énonça imperturbablement Marcueil, il l’est beaucoup moins qu’on n’y ait pas ajouté foi. Et c’est fort heureux pour le baron ! Car peut-on imaginer l’existence insupportable que mènerait dans la société envieuse et malveillante des hommes celui qui aurait dans sa vie de tels miracles. On le rendrait responsable de toutes les actions inexpliquées et de tous les crimes impunis, comme on brûlait jadis les sorciers…
— On l’adorerait comme Dieu, dit Ellen Elson que son père avait rappelée depuis que la conversation était redescendue, en l’honneur du baron de Münchhausen, à la portée des jeunes filles.
— Et de quelle liberté ne jouirait-il pas, achevait Marcueil, si l’on pense que, commît-il des crimes, l’incrédulité universelle lui fournira ses alibis !

Le « curieux gardien » en profite pour vous obliger à lire :

Siloques, superloques, soliloques et interloques, Le castor Astral éditeur, collection « les inattendus »

Fin 1905, Alfred Jarry établit le plan d’une anthologie de ses meilleures chroniques, sous ce titre savoureux. Mais ce véritable manuel de Pataphysique (cette «science des exceptions» inventée par le Père Ubu) ne vit jamais le jour. Il montre comment l’imagination peut littéralement renverser l’ordre des choses et les évidences du regard.

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