« L’AUTRE ET AMONT »

Voilà quelques semaines, je répétai à mes étudiants, lors des ateliers d’écriture cette courte phrase que Jean-Pierre Sicre – qui tint naguère la barre des éditions Phébus – m’avait confiait comme si il s’agissait d’un mot d’ordre : « L’écrivain a toujours réponse et l’éditeur a toujours tort ! ». Dans son dernier courrier, l’ami Luc Vidal, qui anime les éditions du Petit véhicule et la revue poétique Incognita, nous rappelle une amusant mystification littéraire qui va dans ce sens. L’histoire remonte à 2005.

Un facétieux journaliste belge a envoyé à dix grands éditeurs parisiens et bruxellois, sous un faux nom, le manuscrit des Chants de Maldoror. Pour voir quel accueil serait fait aujourd’hui à la prose poétique et violente de Lautréamont. Eh bien, tous (sauf deux qui n’ont pas répondu) ont refusé le texte  hormis Gallimard, qui a repéré le canular et répondu avec beaucoup d’humour. Cela vaudra à la maison de la rue Sébastien-Bottin de recevoir ce jour, lors de l’ouverture de la Foire du livre de Bruxelles, le prix Alice Cornet, nouvellement créé.
Alice Cornet, 13 ans, est la filleule de Nicolas Crousse, nouveau rédacteur en chef de l’hebdo satirique Pan. Et c’est le nom de cette jeune fille qui a remplacé celui de Lautréamont sur le manuscrit que Crousse a fait parvenir aux éditeurs en octobre. Autres modifications : le titre, changé en Comme un garçon, et le nom Maldoror, devenu Louis tout simplement. Tout ça pour quoi ? « Pour évaluer les critères sur lesquels un jeune auteur est jugé aujourd’hui, pour tester la fiabilité des filtres de l’édition», répond Crousse, 39 ans. C’était aussi pour ce journaliste coutumier du canular (on lui doit entre autres l’organisation de la première Semaine internationale de la mauvaise humeur) une nouvelle tentative pour réveiller Pan, ceCanard enchaîné belge un peu assoupi.

Ce qui était à craindre s’est produit : Albin Michel, Grasset, Le Seuil, Flammarion, Plon, ainsi que les Bruxellois Luc Pire et Luce Wilquin ont répondu avec les lettres d’usage («Il ne nous a pas paru que votre ouvrage fût susceptible, etc.») et invoqué les « impératifs spécifiques de nos collections » pour renvoyer la pauvre Alice Cornet à ses études de collégienne. Et Lautréamont avec elle. En revanche, Antoine Gallimard, qui édite le poète dans la Pléiade, a pris lui-même la plume pour trousser une jolie réponse : « Les Chants de Maldoror sont des textes magnifiques, et vous avez eu raison de ne pas les déformer. Personnellement, je vous remercie de ne pas avoir repris les textes de Germain Nouveau (poète français, 1851-1920) ». Nicolas Crousse en conclut que la quasi-totalité des éditeurs sont fin prêts à « passer à côté d’un nouveau Lautréamont», s’il voulait bien s’en présenter.

L’évidente simplicité de cette démonstration n’est pas la première du genre. Souvenez-vous des soeurs Bronté, ou du même canular montée par le
 Figaro Littéraire, voilà une dizaine d’années, qui s’était amusé à envoyer un manuscrit de Marguerite Duras, manuscrit refusé par tous les éditeurs… Alors n’hésitez plus à écrire et à envoyer vos manuscrits. même si les éditeurs vous les refusent, rien ne vous empêche de vous prendre pour Lautréamont, afin que l’on vous donnne du « Monsieur le Comte… »

Celui-la même n’est – peut-être – pas Le fantôme de l’opéra

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