DANS LE CRÂNE…

Jules Janin (1804-1874) était un écrivain malin, coquin et académicien. Si la littérature officielle n’a guere retenu son nom, les mateurs de petits maîtres et les fouineurs en parlent parfois comme d’un ami. Amateur de fantastique, il est l’auteur, au moins, de deux livres épatants l’Âne mort et la femme guillotinée et La Confession. Il fut aussi journaliste, critique de talent,, bibliophile, auteur de contes, amateur de voyages et de catacombes. Conquin, il l’est quand il écrit en 1834 le texte Phrénologie, mélange de – faux – fantastique, d’humour – très – noir et de dénonciation d’une science farfelue, pernicieuse et inexacte.

PHRENOLOGIE

par Jules Janin

J’AI ÉTÉ TÉMOIN, chez notre ami et féal, le phrénologiste Dumoutier, d’une scène touchante et bien faite pour donner à réfléchir. Vous connaissez peut-être Dumoutier ; c’est une espèce de philosophe pratique qui touche la nature du doigt, qui palpe l’âme humaine comme un autre toucherait un corps. Il a chez lui la plus abominable collection de crânes affreux, qu’il a été chercher dans tous les bagnes, et ramassés au-dessous de toutes les guillotines. Ce Dumoutier est une espèce d’assassin moral qui s’amuse à couper toutes les tètes qui lui paraissent extraordinaires. Dumoutier s’en va par le monde, et il regarde l’espèce humaine au front. On ne peut éviter ce regard. Qui que vous soyez, sage ou fou, bon ou mauvais, scélérat ou vertueux, il faut passer sous le regard de Dumoutier. Il vous juge tel que vous êtes, mais sans colère, sans passion, sans haine. Dans ce siècle matériel, Dumoutier a remplacé les oraisons funèbres du prêtre chrétien. Autrefois un grand homme mort avait droit aux éloges de l’éloquence chrétienne. Aujourd’hui il a droit à avoir la tête coupée par Dumoutier. A peine un grand homme est-il mort que vous voyez passer à son chevet une certaine ombre. D’où elle vient ? On ne sait pas ! Elle entre malgré nous. Les portes sont fermées, elle entre. Le drap funéraire jeté sur la figure du mort, elle le soulève. Puis, l’homme s’en va comme il est venu. Qu’est-il venu faire ? moins que rien. Il est venu faire l’oraison funèbre du grand homme qui est mort, il a emporté son crâne ; il a donné à ce crâne une place dans sa collection. La collection de Dumoutier est une espèce de Panthéon en petit, le seul Panthéon que nous puissions avoir de nos jours. Dans le cabinet de Dumoutier vous retrouverez toutes les gloires évanouies. Elles ne sont plus que là, mais elles y sont en chair et en os, on les touche, on les calcule, on leur applique tous les formules de l’algèbre : celui-ci est à celui-là comme A est à B ; celui-ci a plus de mémoire, celui-là plus d’imagination ; ces autres manquent de courage, et ainsi pour toutes les facultés de l’âme humaine. Voilà à quoi nous a menés le système de Gall, à faire représenter l’homme qui n’est plus par son crâne. De ce jour les hommes n’ont plus besoin de tombeaux, plus besoin d’épitaphes, plus besoin d’aucune de ces formules mensongères ou calomniatrices qui composent l’oraison funèbre et l’histoire ! Un homme meurt, il laisse son nom à la postérité et son crâne aux mains de Dumoutier ; le reste ne le regarde plus. Autrefois, quand un homme mourait, la ville inquiète se demandait : « Monsieur de Meaux, monsieur de Paris, monsieur de Nîmes a-t-il fait son oraison funèbre ? » Quand on disait oui, le mort était réputé heureux et célèbre entre les morts !

 Aujourd’hui on se demande : « Dumoutier a-t-il pris le crâne du mort? »

J e vis donc entrer un jour chez Dumoutier une jeune fille accompagnée de sa mère. La jeune fille entra vivante et colorée au milieu de tous ces crânes pâles et muets ! C’était d’un grand effet, tous ces crânes de brigands, tous ces crânes de grands hommes, qui entouraient cette jolie tête chevelue. La bonne mère, curieuse comme l’est toute mère, venait consulter le docteur : « Quelles sont les inclinations de ma fille, docteur ? » En même temps elle était aussi tremblante que si elle eût demandé :

« Que pensez-vous de la poitrine de mon enfant, docteur ? » Vous sentez qu’il eut à peine besoin de jeter un coup d’oeil sur cette tête de quinze ans ; qu’à peine il toucha du doigt ce front si calme et si pur ; il ne vit sur ce front, il ne vit sur ce crâne que la jeunesse verdoyante et heureuse, l’innocente passion de la jeunesse, les rêves adolescents du jeune âge, les songes frais et riants de l’enfant qui entre dans la jeunesse et qui pose timidement son pied sur le seuil de sa dix-septième année. En même temps il tenait de l’autre main un vieux crâne tout sillonné, tout montueux, tout vieilli par les passions, un crâne de femme pourtant !

« Madame, dit-il, il n’y a rien de malheureux sur cette jeune tête : de blonds cheveux qu’attend la couronne de roses blanches, voilà tout ! » 

Et alors me vint en souvenir cette grande scène de Shakspeare dans Hamlet. Vous savez, quand le héros tient en ses mains le crâne d’Yorick.

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