CRISE DU LIVRE

Puisque c’est la crise du livre, les éditeurs et les professionnels du livre auront à cœur de lire ce texte charmant, puis de méditer…

MOYEN D’ÉPUISER UNE ÉDITION *

Par Henri D’audigier

Auteurs dont le livre ne se vend pas, écoutez cette histoire.

M. Albert X… est un garçon plein d’esprit, et ce qui est moins commun, il est très-savant et écrit en français.

11 y a trois mois environ, il fit imprimer à ses frais un volume dont il vous importe peu de connaître le titre. Le fait est que ce livre ne se vendait pas ; depuis trois mois il dormait sur les rayons poudreux de l’éditeur, et les libraires refusaient de le recevoir en dépôt.

Albert ne se tint pas pour battu.

Il a pour ami intime un homme qui, sans être acteur, possède, comme Mlle Nina , dans Paris-Crinoline, la faculté de transformer de mille façons sa figure et sa personne : il représentera, à votre gré, un jeune homme, un vieillard, un dandy, un faubourien; son masque mobile et souple se prête à la reproduction de tous les types.

Albert alla trouver ce Protée :

— Mon cher, lui dit-il, veux-tu me rendre un signalé service ?

— Je le veux, répondit l’ami en prenant un air de père noble.

— Eh bien ! voici ce dont il s’agit : Je viens de publier un livre ; inutile d’ajouter que c’est un livre curieux, intéressant, très-bien fait; mais je débute, mon nom est inconnu ; mon livre ne se vend pas.

— Cher ami, quel espoir as-tu fondé sur moi?

    — Laisse-moi parler : tu feras vendre mon livre, et ce sera un jeu pour toi. Tu n’as qu’à user, pour m’être utile, de ta précieuse faculté de métamorphose. Je te fournirai les costûmes ; c’est à toi de te grimer comme il conviendra.

Demain tu prendras les habits et la tournure d’un fashionnable gentleman, et tu iras chez les libraires des boulevards et des rues Richelieu, Vivienne, de la Paix; partout tu demanderas mon livre, t’étonnant et t’indignant de ne pas le rencontrer. Après-demain, déguisé ‘ en vieux savant, avec collet gras et lunettes bleues, tu parcourras le quartier latin; puis tu prendras successivement les traits d’un étudiant, d’un agent de change, d’un maire de la banlieue et d’un diplomate étranger, et dans huit jours tu auras lancé mon ouvrage.

En effet huit jours s’étaient à peine écoulés que tous les libraires se disaient :

— Ah! çà, mais c’est donc un excellent livre? c’est donc un livre qui se vend?

Et chacun de courir chez l’éditeur faire sa provision; mais, une fois la provision faite, l’acheteur ne revint pas : plus de nouvelles ni du gentleman, ni du rat de bibliothèque, ni du financier, ni du baron prussien.

— Diable! Diable ! se dirent les libraires. Il parait que nous sommes dupes et que nous allons bouillonner (d’autres disent boire un bouillon; ni l’une ni l’autre de ces locutions n’est autorisée par le dictionnaire de l’Académie).

Et voilà mes marchands de livres s’efforçant de se débarrasser des exemplaires qu’ils viennent d’acheter : ils font des réclames; ils écrivent à leurs correspondants, avertissent leurs commis voyageurs; personne n’entre dans leur magasin, sans qu’on lui dise :

— Ah! nous avons une nouveauté piquante, et dont on dit grand bien.

— Quoi donc ?

— Le livre de M. Albert X…

— Albert X… !  je ne connais pas cet auteur.

— Vous le connaîtrez bientôt.

Mille fois les libraires tentèrent vainement de séduire ainsi leur clientèle. Personne ne voulait d’un livre dont aucune revue, aucun journal, aucune affiche n’avait parlé. Enfin il fut présenté à un homme de lettres chargé de la bibliographie dans un grand journal, le livre lui parut bon, il en dit du bien, et depuis ce jour Albert X…. vend son ouvrage, et si le succès continue, il deviendra un écrivain à la mode.

C’est le bonheur que je lui souhaite ; car il le mérite.

* L’arrêt de lu cour de cassation que nous donnons en tête de la Chronique montre que le récit du spirituel rédacteur n’a pas été inventé à plaisir, et qu’il repose sur des faits malheureusement trop réels.

 

Un commentaire sur “CRISE DU LIVRE

  1. Nicolas Esprime dit :

    Google Livres se pinçonne (d’autres disent se mélange les pinceaux) entre La Vie de garçon d’Henry d’Audigier et le Paris intime d’Henri Pène (http://books.google.fr/books?id=UpADAAAAYAAJ&pg=RA1-PA77) dont est tiré le texte qui suit (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2069788/f294).

    Intervention des chats dans l’art dramatique.

    Maintenant, est-il temps de lâcher les chats ?… Les chats en question, au nombre de cinq ou six, appartiennent à la direction du Vaudeville, et constituent, au dire des mauvaises langues, une ménagerie montée contre les auteurs ou les acteurs auxquels on veut faire pièce.

    Étant donnée la scène la plus pathétique du monde, vous savez qu’il suffit de l’apparition d’un chat sur les planches pour tourner l’émotion de la salle en hilarité. Même, plus la situation est poignante, plus le fou rire est intense. Jugez donc, quand c’est non plus un animal isolé, mais une famille entière qui fait irruption sur le théâtre, s’il y a de quoi faire vider les arçons aux comédiens et à l’auteur qu’ils interprètent !

    Or, on conte que quand M. de Beaufort est mécontent d’un de ses pensionnaires ou de ses vaudevillistes, il le condamne à l’intermède du chat ou même des chats.

    Quoi qu’il en soit, à l’une des dernières représentations du Pamphlétaire, au moment où Lafontaine disait de sa voix la plus pathétique, à la grande dame qui le protège : « Si vous ne venez à mon secours, je suis perdu, » la salle est partie d’un éclat de rire homérique. En effet, il y avait un magnifique chat, un chat formidable, presque un diminutif de tigre, entre les jambes de l’acteur.

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