« FORT » COMME UN POÈTE

– Emporte les mots en voyage. Remplis tes poches… Prends en des poignées et jette-les sur les murs.

FORT
COMME UN POETE
par Eric Poindron

Je n’étais qu’un petit poète (…) je voyais des fées partout.

Paul Fort

« La, la, la, et là, il y a des fées autour de moi ! Do ré mi, il y a des fées dans ma vie, do Remi ré, il y a des fées dans ma cité… »

En 1878.
C’est un enfant qui joue près d’une cathédrale en couleurs, dans une petite rue du Clou dans le fer, exactement… Entre l’enfant et la cathédrale, il y a un cerf-volant.

C’est un gars du monde fredonnant qui enchante. Petit comme on l’est à six ans, pinson comme un enfant. Rue du Clou dans le fer… Petit Paul, c’est un garçon comme le printemps.

A l’Est, à Reims, un provincial, enfant comme un poète, joue à saute-mouton dans une ruelle pavée de bonnes intentions. Si l’enfant levait les yeux au ciel, il attraperait le pigeon bleu, les tours de cathédrale et le vent rouge qui file comme une chanson.

Rue du Clou dans le fer, sur le mur gris, à la craie blanche quelqu’un a écrit…

Le poète n’a pas besoin d’apprendre à écrire
La poésie raconte les enfants qui jouent
Le poète est un enfant qui joue
La poésie est un carillon
Le poète croit aux fées,
Rien que les fées,
L’enfant aussi

Les fées…

L’enfant qui ne sait pas lire s’arrête
et lit,
Puisqu’il est poète.

Il chante
car il est heureux
l’enfant

L’enfant joue
sa mère l’appelle
Il sourit

– On va partir, dit la mère… à Paris… Tu es grand maintenant.

C’est pas vrai, l’enfant est tout petit.

– Tu verras, c’est beau, c’est grand Paris…

L’enfant qui grandit
va vite
à grandir

Plus de cathédrale, de bleu, de rouge et de mots blancs sur le mur se dit l’enfant. Paris, ça a beau être grand, c’est trop grand…

« Les mots, emporte-les, c’est pour toi. »

– Qui a parlé ?
– C’est moi, la fée à laquelle tu crois…
– Comment vous le savez ?
– Parce que je suis une fée.
– Je ne vous crois pas.
– Ne grandis pas si vite, crois-moi plutôt.

Alors l’enfant s’approche et découvre la fée, sur le clou. Rue de la fée sur le clou dans le fer. Ca existe quand on veut… Et comme l’enfant veut…

– Emporte les mots en voyage. Remplis tes poches… prends en des poignées et jette-les sur les murs. A Paris.
– J’ai le droit ?
– Tu as tous les droits. Un poète pupille, ça pille puis ça éparpille. Crois en toi comme tu crois en moi. Je serai Urlurette, et tu seras l’hurluberlu. Tu seras le poète, je serai la fée savante. Tu seras un poète intégral comme l’écrira un poète… Je serai ta servante, tu seras le prince des poètes… officiel.

Puis, la fée a écrit ces derniers sur le mur de printemps.
Chaque jour qui passe, tu seras un peu plus poète et ce ne sera pas ta faute…

Loin de la rue du Clou dans le fer, l’enfant a fini par grandir, puis s’est arrêté. Ensuite il est devenu vieux… Entre-temps, il a continué à devenir poète. Tout le temps, à plein-temps. Prince des poètes et poète intégral. A Paris… Plein de livres, remplis, de cerfs-volants de cathédrales et de fées…

La fée ! Personne n’a su s’il l’avait oubliée…

Des spécialistes ont dit : dans ses livres, il y avait quand même beaucoup de fées. Les autres, les « pas spécialistes » ont dû penser qu’il les avait inventées…

Puis d’avis de tous, le temps a encore passé…

Ici, le temps qui passe comme les anges de cathédrale…
fiche le camp comme cerf-volant.

En 1958.
A Reims, Rue du Clou dans le fer…

Les enfants cassent les jouets, mais les adultes cassent beaucoup plus. Les villes, les cathédrales et même les perchoirs à fées. Un vieux monsieur se penche sur le clou comme d’autres sur le passé.

Plus rien.

Il écrit :

Chaque jour qui passe, je suis un peu plus poète… Et ce n’est pas ma faute…

Seulement un vieux monsieur. Le petit Paul. A Reims, car ça se passait à Reims et personne ne l’a su. Pensez… Un poète, ça n’intéresse personne. Attention, c’était un poète célèbre. Alors ça aurait pu intéresser ceux qui ne s’intéressent à rien. Il a réussi à Paris. A Paris, vous savez, mais il est d’ici !

Puis petit Paul est parti, vieux comme tout.
Puis il est mort. Deux ans après. Comme tous les poètes qu’on dit immortels.

Aujourd’hui, sur le mur, sous le Clou dans le fer, un enfant a écrit :

« Ici naquit Paul Fort qui croyait aux fées et à la poésie. »

 

4 commentaires sur “« FORT » COMME UN POÈTE

  1. Bruno Mazoyer dit :

    Merci Eric et très bonnes fêtes de fin d’années :

    LE BONHEUR

    Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite, cours-y vite. Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite. Il va filer.

    Si tu veux le rattraper, cours-y vite, cours-y vite. Si tu veux le rattraper, cours-y vite. Il va filer.

    Dans l’ache et le serpolet, cours-y vite, cours-y vite, dans l’ache et le serpolet, cours-y vite. Il va filer.

    Sur les cornes du bélier, cours-y vite, cours-y vite, sur les cornes du bélier, cours-y vite. Il va filer.

    Sur le flot du sourcelet, cours-y vite, cours-y vite, sur le flot du sourcelet, cours-y vite. Il va filer.

    De pommier en cerisier, cours-y vite, cours-y vite, de pommier en cerisier, cours-y vite. Il va filer.

    Saute par-dessus la haie, cours-y vite, cours-y vite. Saute par-dessus la haie, cours-y vite ! Il a filé !

    Extrait de « Ballades du beau hasard »

    Paul FORT

    (1872 – 1963)

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  2. Bruno Mazoyer dit :

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    Ondine,après ton bain reprends ton blanc plumage !
    Envole-toi bien loin montrer ton beau corps nu,
    De peur de voir un diable à l’odeur de fromage,
    Avec le front cornu.

    Elfes,vous qui dansez le soir dans la clairière,
    Baisant la fleur qui s’ouvre aux clartés de la nuit,
    Fuyez ! Un noir Satan,exibant son derrière,
    Rôde aux champs de minuit.

    Gnomes,gais travailleurs ornés de barbes blanches,
    Restez toujours cachés aux filons de métal !
    Certain bouc effrayant,velu jusqu’aux hanches,
    Vous deviendrait fatal.

    Salamandres du feu,vous la bande folâtre,
    Amis des braves gens,protecteurs de maisons,
    Prenez garde ! Un démon murmure au coin de l’âtre :
    -Mort aux bleus horizons !

    in Les Esprits élémentaires de Karl Grün.

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  3. claude attard dit :

    Super, Éric. Le bonheur aidant le près, je ne m’éloigne jamais. °(^_^)°

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  4. Merci Eric Poindron – et non Peindront comme me le suggèrait sans réflechir le dictateur d’orthographe de mon ordinateur ! – merci pour cette jolie balade rémoise.
    Au fait, l’êtes-vous ? Rémois. Vous semblez avoir respiré sa cathédrale de près.
    Et lu son petit Paul d’encore plus près.

    Et n’connaissez-vous pas cet enfant-là qui écrivit :
    « Ici naquit Paul Fort qui croyait aux fées et à la poésie. »
    Hein ?

    En tout cas votre texte du 25 décembre est beau comme un conte de Noel.
    Une question enfin pour dire au revoir : Pourquoi n’élit-on plus de Prince des poètes ?

    Amitiés.
    Bonne journée.

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