BOBBY FISHER FOU & ROI

Quand les rois deviennent fous…

La discipline a produit une quantité effarante de génies déséquilibrés. La chaîne culturelle Arte est revenue dernièrement sur l’épopée éphémère de Bobby Fischer, prodige rongé par la paranoïa, et interroge : le jeu rendrait-il complètement fou ?

Bobby Fischer est sur un banc, enroulé dans un col de chemise trop ample pour son petit cou de poulet. Le vent siffle, la caméra sursaute. Le journaliste interroge : « Humainement, qui êtes-vous ? » Le joueur répond: « Je ne sais pas. Les échecs et moi, nous sommes indissociables. »

Le reportage consacré au prodige sur Arte s’ouvre sur cette troublante confession et l’on comprend rapidement que, à défaut de marcher droit, Bobby Fischer déambulera en diagonale sur l’échiquier de sa propre vie. « Un être instable qui deviendrait monomaniaque du jeu d’échecs court de grands risques de basculer dans un abîme» , annonce Anthony Saidy, grand maître international qui fut plusieurs fois champion des Etats-Unis..

La misère et la gloire

 Le maître américain fait directement référence aux jeunes années de Bobby Fischer. Le surdoué grandit dans un environnement précaire, à Chicago puis à New York. Son père n’est pas celui qu’il croit (génétiquement parlant), sa mère est soupçonnée de collaborer avec les Soviétiques (une biographie de 900 pages lui est consacrée au siège du FBI). Il connaît la solitude. Passe de longues journées seul avec sa soeur. Il connaît la misère. Se réfugie dans un taudis infesté de cafards. Il connaît la gloire. Devient champion du monde face au Russe Boris Spassky, à Reykjavik, Islande, en 1972, lors du plus mythique des championnats du monde.

Le joueur, dès lors, se confond avec l’homme, et les spécialistes ne parviendront jamais à savoir lequel des deux entraîne l’autre dans un profond désarroi. « Les échecs et moi, nous sommes indissociables », leur expliquera encore Bobby Fischer.

Dix, suivi de 45 zéros

Considérant le nombre de génies incapables d’évoluer dans un monde en couleurs, la thèse la plus largement répandue est la suivante: à un certain degré d’implication, le jeu rendrait complètement zinzin. Certes, mais comment 32 pièces et un plateau de jeu (selon la notice d’emballage) peuvent-ils produire de si graves dérèglements ?

Garry Kasparov estime que les êtres humains ne sont tout simplement pas capables de répondre aux exigences de la discipline. « Le nombre de toutes les positions théoriquement possibles lors d’une partie d’échecs est quelque chose comme 10 suivi de 45 zéros, ce qui équivaut au nombre d’atomes présents dans le système solaire », rappelle-t-il. Concrètement, il y a vingt coups possibles pour la première pièce déplacée, soit 400 (20×20) pour le mouvement du deuxième joueur.

Or les meilleurs tentent vainement de mémoriser toutes les combinaisons afin de bénéficier d’une marge de manoeuvre confortable lorsqu’ils se retrouvent face à un adversaire facétieux. « Il faut être paranoïaque sur l’échiquier, prône David Stenk, auteur de The Immortal Game – A History of Chess. Mais, si vous transposez cette paranoïa dans la vie quotidienne, vous allez au-devant de gros ennuis, car vous finirez par considérer le monde réel à travers le prisme du jeu . »

Le grand maître suisse Yannick Pelletier corrige: « Il ne faut pas être parano. Nous devons nous mettre dans la peau de notre adversaire. Mais, si nous avons peur de tout, nous devenons moins bons. »

« En contact avec le monde »

Les craintes exaltées, autant que les réflexions persistantes des entraînements, finissent par camper durablement dans l’esprit des joueurs. « Je pense aux échecs, tout le temps, déclare le numéro un mondial Magnus Carlsen. Je peux faire autre chose, mais l’échiquier revient sans cesse dans mes pensées, déroulant ses cases inlassablement. Il m’arrive de le retrouver dans mes cauchemars. Soit je perds par forfait en arrivant une heure en retard, soit mes adversaires trichent. Je n’ai jamais gagné durant la nuit. »

Dans l’espoir de diminuer les effets secondaires du jeu, Yannick Pelletier recommande vivement de descendre de son cheval pour aller faire un tour. « Je fais de la course à pied, du vélo ou du badminton. J’essaie de garder un contact avec le monde en allant au cinéma ou en faisant des sorties. Je n’ai jamais eu peur de devenir fou, même lorsque je m’entraîne dix heures par jour. »

Des journées entières à l’hôtel

La diversification des activités désobéit aux méthodes d’entraînement de certaines gloires, qui branchent leurs neurones sur leur ordinateur portable. Internet offre aujourd’hui des programmes très sophistiqués qui permettent de se perfectionner à haut débit. Il n’est pas rare, en tournoi, que les maîtres passent des journées entières dans une chambre d’hôtel disposant du wi-fi. Il n’est pas rare non plus de voir un talent émerger dans des contrées lointaines, par la grâce de l’informatique.

« Il faut absolument éviter d’isoler un joueur, intervient Romuald De Labaca, entraîneur de l’équipe de France juniors. C’est rare, mais nous accueillons parfois des enfants qui restent dans leur coin et ne parlent pas trop. Cela peut être dangereux. Nous tirons immédiatement la sonnette d’alarme et nous les intégrons dans des exercices en groupe à l’entraînement. Nous avons un contact permanent avec les parents car, lorsqu’un gamin flambe, il arrive très souvent que sa famille soit persuadée d’avoir produit un génie. Notre rôle est de les mettre en garde . »

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