DICTIONNAIRE AMBULANT

A époque morose, il nous fallait un personnage plaisant, buveur, utopique et iconoclaste pour dérider le quoitidien et reprendre un peu la plume. Jules Depaquit est l’homme qu’il nous faut. Né ardennais (à Sedan en  1869), il fut le premier maire de la commune libre de Montmartre et, lui qui aimait par dessus tout les fêtes et les farces, se permit le luxe effronté de mourir quelques jours avant le14 juillet (de 1924 pour être précis). Dessinateur, farceur, artiste désargenté, ami de Erik Satie, et de la bohème farfelue, il fréquenta Le Chat noir et Le Lapin agile comme d’autres font leurs éducations. On lui doit la création de la fête des vendanges de Montmartre. Il milita aussi, mais en vain, pour la construction de toboggans pour descendre la Butte, l’installation de trottoirs roulants pour se rendre d’un bistrot à l’autre, l’interdiction de mourir sur le territoire de la Commune libre, sous peine de mort, la suppression des mois de décembre, janvier, février afin de faire disparaître l’hiver, et la la déclaration de paix en cas de déclaration de guerre. Un brave homme en somme…

LATOUPIE-BOTTIN
par Jules Depaquit

Depuis des années, Latoupie s’adonne à la lecture du Bottin, celui de Paris bien entendu, car le Bottin des départements le laisse froid comme une carafe frappée.

Singulière conformation d’une âme !

Quand il le sait par coeur, il va trouver le propriétaire d’un grand café sur les boulevards dont je tairai le nom, car j’ai horreur de toute réclame qui ne m’est pas payée. Il lui dit :

— Pardon, monsieur, mais vous n’auriez pas besoin d’un Bottin de Paris, par hasard ?

— Justement si, mon ami, répond cet excellent homme. Le mien commence à s’user et j’allais le remplacer. Veuillez avoir l’obligeance de me mettre l’article en mains.

— Alors, touchez-là, Monsieur.

— Comment cela ?

— Le Bottin en question, c’est moi.

Et Latoupie met en deux mots le propriétaire du café au courant de la situation.

— Fort bien, dit cet homme, je vous arrête, car j’aime les attractions vraiment originales et celle-ci en est une. Vous entrerez en fonctions ce soir, vous serez logé, couché, nourri, blanchi et vous aurez vingt francs par mois. Cela vous va-t-il ? En ce cas, topez là !

— Parfaitement, c’est une chose entendue, dit Latoupie…

— Alphonse Allais ?

— 7, rue Detaille, au troisième, la porte à gauche, répondait imperturbablement Latoupie.

— Jean Goudezki ?

— 23, passage de l’Élysée-des-Beaux-Arts, au premier, la porte en face, répondait non moins imperturbablement Latoupie.

Dix années après ces évènements, je revis Latoupie. Il était triste, vieilli et découragé.

— Eh bien ? lui demandai-je.

— Eh bien ! mon cher monsieur, je ne suis plus Bottin.

— Ah bah !

— Oui, il arrivait à des clients de me demander pour s’assoir dessus. Je ne sais s’ils faisaient cela par ignorance ou par malice, mais en tout cas cela m’affligeait profondément. Alors, voyez-vous, j’ai lâché.

— Et maintenant ?

— Maintenant, je suis Dictionnaire français-latin au Lycée Louis-le-Grand. C’est moins rémunératif, mais c’est plus distingué, et on a plus d’égards pour moi. Vous comprenez, Monsieur, un Dictionnaire français-latin !!!

Heureux Latoupie !

Le « curieux gardien » vous recommande la lecture de :

Jules Depaquit, Dessinateur, Poète, Farceur, Maire De Montmartre, collectif (édition Revue Les Amis De L’ardenne)

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