PASCAL QUIGNARD

J’aurai passé ma vie à chercher des mots qui me faisaient défaut. Qu’est-ce qu’un littéraire ? Celui pour qui les mots défaillent, bondissent, fuient, perdent sens. Ils tremblent toujours un peu sous la forme étrange qu’ils finissent pourtant par habiter. Ils ne disent ni ne cachent : ils font signe sans repos. Un jour que je cherchais dans le dictionnaire Bloch et Wartburg l’origine du mot de corbillard je découvris un coche d’eau qui transportait des nourrissons. Je me rendis le lendemain à la Bibliothèque nationale qui se trouvait alors rue de Richelieu, dans le IIe arrondissement de Paris, dans l’ancien palais qu’occupait jadis le cardinal Mazarin. Je consultai une histoire des ports. Je notai trois dates : 1595, 1679, 1690. En 1595 les corbeillats arrivaient à Paris le mardi et le vendredi. Les mariniers les délestaient tout d’abord du fret puis ils débarquaient les nourrissons serrés dans leur maillot, fichés tout droits dans leur logette sur le pont ; ils les posaient sur des tonneaux sur la grève ; les petits bébés entravés étaient restitués ensuite un à un à leur mère par un homme qu’on appelait le meneur de nourrissons. Dès l’aube, le lendemain – c’est-à-dire tous les mercredis et les samedis – les corbeillats transportaient de Paris à Corbeil d’autres petits afin qu’ils tètent le sein et sucent le lait des nourrices dans la campagne et la forêt. En 1679 Richelet écrivait corbeillard. En 1690 Furetière écrivait corbillard et le définissait : Coche d’eau qui mène à Corbeil petite ville à 7 lieuës de Paris. C’est ainsi que le corbillard, du temps où vivaient à Paris Malherbe, Racine, Esprit, La Rochefoucauld, La Fayette, La Bruyère, Sainte-Colombe, Saint-Simon, était un bateau de nourrissons qui voguait sur la Seine, longeant les berges, hurlant.

La barque silencieuse, de Pascal Quignard, éditions du Seuil

3 commentaires sur “PASCAL QUIGNARD

  1. Michel Wallon dit :

    Ainsi donc, les corbillards n’étaient pas des véhicules destinés à transporter les corps de gens morts pendant une opération, sur un billard : intéressant cela

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  2. Bruno Mazoyer dit :

    Moi,j’aimes beaucoup,par contre c’est effectivement le tome 6 d’une série appelée « Le dernier royaume « …En tant que néophyte,je me sent perdu.Les livres de Pascal Guignard sont aussi impréssionnant que son caractère…..

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  3. colette dit :

    Je suis assez sceptique. Voici ce que j’ai trouvé sur « corbillard », sans références aux nourrices de Corbeil ni à des bébés criards…

    Étymol. et Hist. 1. 1549 corbillaz, plur. « coche d’eau qui faisait le service entre Corbeil et Paris » (Ant. Regnaut, Disc. du Voyage d’Outremer, p. 10 ds Gay); 2. a) 1690 (Fur. : On appelle ironiquement un corbillard, un carrosse bourgeois, ou on voit plusieurs personnes fort pressées); b) 1718 « carrosse servant à transporter la suite des princes » (Ac.); 3. 1798 « voiture servant à transporter les morts » (Ac.). Dér. de Corbeil, nom d’une ville située au confluent de la Seine et de l’Essonne; suff. -at*, supplanté par -ard*.

    Colette

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