VALPÉRI, MEMOIRES D’UN GENTILHOMME DU SIÈCLE DERNIER

DU TERRIBLE DANS LES ROMANS

VALPÉRI, MEMOIRES D’UN GENTILHOMME DU SIÈCLE DERNIER, PAR M. G. DE MOLÈNES.

De tous les moyens mis en usage pour saisir l’imagination et remuer l’âme, le plus infaillible, le plus accessible à tous, est, sans contredit, la terreur. Sur le chapitre de l’amour et de la rêverie, chacun a son sentiment particulier, sa théorie ; mais, sur l’incident de l’épée de Damoclès, le frisson est unanime, et il n’y a guère que don Juan qui puisse voir sans pâlir la statue du commandeur s’asseoir à sa table. Tel bâille aux charmants adieux de Roméo et de Juliette, qui se voile la face à l’apparition du spectre de Banquo, et voudrait s’enfoncer sous le sol quand le fantôme d’Hamlet en sort. Tout le monde n’a pas le secret de la mélancolie, mais tout le monde connaît les voluptés violentes de l’effroi.

Quand nous disons voluptés, qui prétendra que le mot soit trop fort, et que la frayeur causée par des fictions ne soit, parmi nos plaisirs, un des plus irritants, des plus réels ? plaisir, au reste, qui, comme tous les autres, a ses degrés, dont le sursaut est le premier indice, l’horripilation la pleine jouissance, et le cauchemar l’extase ! Il est donc constant que nous avons tous une secrète et irrésistible sympathie pour ce qui nous fait trembler. Mais il y a deux manières de faire trembler : l’une fort en usage par le temps et par les romans qui courent, et consistant dans l’agrégation de scènes violentes ou féroces qui paraissent empruntées à la vie réelle, à la peinture des mœurs historiques ; l’autre qui ne prend ses effets que dans le caprice, dans l’idéal, et qui crée des monstres que le premier rayon du jour ou de la raison fait évanouir. De ces deux nuances du terrible, la première est la plus commune, la moins saisissante ; car les chroniques des cours d’assises ne laissent guère de champ libre à l’invention, touchant les héros du meurtre, et on court le risque, dans cette voie, ou bien de paraître banal, si l’on prend ses traits dans un réquisitoire, ou bien de paraître faux, si on les imagine ; et l’on se trouve ainsi placé entre l’ennui et le dégoût. Le terrible des chimères, des fantômes, le terrible de fantaisie, au contraire, a cela d’original et de puissant qu’il nous plonge brusquement dans une atmosphère imprévue où tout est surprise, étonnement. On ne sait pas où l’on va, et on sait à peine où l’on est. L’imagination flaire l’abîme, et s’avance avec terreur dans la nuit. Tout devient alors permis, et l’excentricité de la fantaisie donne un caractère plus complet à l’épouvante, et même un certain degré de vraisemblance à ses raisons. En effet, celui qui tourne la première page d’une de ces œuvres étranges a fait acte de foi, il croit, ou il veut croire pour un moment, à l’existence de ce monde des esprits, et, dans cette hypothèse, tout est possible et vraisemblable, les fantômes sont logiques, les influences souterraines rigoureuses, et l’absurde tourne au sublime.

Personne ne s’étonnera donc si nous avouons ensuite humblement que nous professons une médiocre sympathie pour les épopées sanguinolentes et filandreuses à l’ordre du jour, et si nous déclarons qu’en fait de terreur nous préférons les contes d’Hoffmann aux romans de M. Eugène Sue. Cet avis paraît être aussi celui de M. de Molènes, qui, sous le titre de : Valpéri, mémoires d’un gentilhomme du siècle dernier, vient d’opérer une vigoureuse tranchée dans ces mines fécondes et mystérieuses, si largement ouvertes du côté de l’Allemagne, mais fermées jusqu’à présent pour nous autres Français profanes.

Le fantastique demande une initiation difficile, et nous comprenons que peu de gens se hasardent à tenter ses profondeurs. Tout le monde n’a pas, comme Faust, le droit de commander à Méphistophélès, et il ne suffit pas de s’envelopper de fumée, pour que de ces nuages épais sorte le barbet symbolique du drame de Goethe. N’évoque pas qui veut ces personnages aux regards métalliques dont l’œil fascine ! Il n’est pas donné au premier venu de communiquer ces terreurs qui rendent inhabitables les vieux châteaux déserts ! Ce n’est pas pourtant que, dans le roman de M. de Molènes, nous assistions à des processions de fantômes, à des évocations diaboliques ; on sent bien que l’auteur n’avait qu’un signe à faire pour que la légion infernale se ruât de grand cœur à travers le parc lugubre de Valpéri ; mais ce signe, il ne l’a pas fait. Tout ce monde sulfureux des sorciers se meut derrière la tenture de soie des boudoirs. Les lèvres ironiques des marquises et des présidentes poudrées se refuseraient aux formules redoutables ; un parfum de bonne compagnie remplace les âcres odeurs de laboratoire ; c’est de la diablerie à talons rouges qui fait tantôt sourire et tantôt trembler ; c’est de la fantasmagorie à la Cagliostro ; c’est un cauchemar causé par du vin de Chypre, et qui agit sous des rideaux de dentelle et des couvertures de satin ; c’est une vision effroyable, peinte au pastel, mais avec quelle sûreté de touche, quelle puissance de coloris !

Un des charmes de ce livre, c’est cette réticence même sur le compte des agents mystérieux du roman, c’est cette incertitude du milieu véritable dans lequel vivent les héros. On est tout d’abord en suspens ; on ne sait si l’on veut croire ou douter, et la curiosité irritante que produit cette situation singulière ajoute aux attraits du récit.

Le baron de Valpéri est un beau gentilhomme, portant la tête haute, et s’avançant intrépidement dans la vie, avec les passions de don Juan et l’orgueil de Lucifer. L’or et le sang lui semblent destinés à couler ; ses caprices sont splendides, ses voluptés sont féroces. Il y a sur son origine un mystère indéfinissable. Sa mère était une sorcière des bords du Gange ; aussi a-t-il la beauté sensuelle des enfants de l’Asie, la grâce du Bacchus indien ; aussi ne peut-on le voir sans l’aimer ; mais, hélas ! on ne peut l’aimer sans en mourir. Au milieu du parc du château de Valpéri, dans une cabane, on élève avec un soin religieux Zareb, un serpent indien ramené de Pondichéry. Ce reptile, qui s’enlace familièrement dans une fête aux bras de notre héros, lui a communiqué l’éclat fascinateur de son regard. Valpéri est un fils du serpent, et le mot peut être pris à la lettre, s’il faut en croire le manuel de maître Alkaphrobidius ; or, par cette révélation, nous voilà sur le seuil de ce monde des prodiges, que l’on côtoie dans tout le roman de M. de Molènes, mais qui n’est jamais avoué. Ce livre a l’allure d’un conte qui serait fait en riant dans une de ces chambres des anciens châteaux où les murs sont couverts de glaces étincelantes, de candélabres aux reflets dorés, de tapisseries pleines de joyeux oiseaux, de magnifiques personnages, mais où l’on entendrait, par intervalles, dans un couloir invisible, marcher des meurtriers et gémir des fantômes !

Valpéri est d’une originalité sinistre, mais il est cruel avec élégance. Personne ne se renverse avec plus de grâce sur le satin broché d’un sofa ; personne ne chiffonne avec plus de dédain la dentelle de son jabot ; mais, pour Dieu ! ne touchez pas à l’épéc du charmant baron, elle est sanglante ; n’effleurez pas du coude le velours brodé de son habit, car alors le gentilhomme se retournerait, et sa lame, flamboyante et rapide comme son regard, vous ôterait pour jamais le caprice de traverser son chemin. Valpéri, c’est l’ivresse du bandit avec la délicatesse de formes du gentilhomme ; c’est la volupté sanguinaire de Caligula, de Néron, d’Héliogabale et du marquis de Sade ; c’est un ambitieux qui se satisferait à peine du trône du monde, et qui jalouse le bonheur de son voisin ; c’est l’âme d’un conquérant avec l’appétit d’un vampire !

Nous ne le suivrons pas dans ses effroyables confidences. D’un pareil livre, l’analyse est impossible : soumettez donc aux lois ordinaires de la critique les hallucinations d’un rêve ! L’œuvre de M. de Molènes a été conçue dans un de ces jours d’ivresse littéraire et d’ironie superbe, où l’on se plaît, pour se donner la joie des contrastes, à bouleverser les règles convenues, à poursuivre jusque dans ses extrêmes conséquences un principe paradoxal.

Nous ne sortirons donc pas le baron de Valpéri du demi-jour dans lequel son œil étincelle. À quoi bon gâter par un récit écourté tous ces incidents pleins de poésie lugubre, mais aussi parfois pleins de grâce, plein de férocité et pleins de mélancolie, qui font de cet ouvrage un des plus étranges de ces derniers temps ? Nous ne parlerons ni de l’enfance mystérieuse du héros dans un triste manoir de Champagne, ni de ses lectures dans les poèmes de la volupté, ni de ses premiers essais d’influence magnétique, ni de ses premières amours, ni de ses premières fureurs. Nous laisserons sous la terre sanglante qui les recouvre le ridicule maître Garbaud, niais auquel on confiait un esprit satanique, pauvre poltron auquel on remettait la laisse d’un jeune tigre ; le vieux pasteur Brendt, dont Valpéri détruisait la foi candide et déshonorait la fille ; don Christophe de Formontez, qu’il tuait pour essayer sa puissance ; sir John Murray, auquel il envoyait une balle dans le cœur pour se venger d’une conversation ennuyeuse ; Frédéric Verden, pâle et mélancolique enfant du Rhin, qui se promenait le dimanche avec des violettes à la boutonnière, pauvre musicien qui avait plus d’âme dans son violon que tous les gentilshommes de France dans leur poitrine, triste amoureux qui ne savait qu’aimer et soupirer, qui laissait gravement tomber un à un les pétales d’une marguerite dans l’eau, pendant qu’on allait chercher des épées pour son duel avec Valpéri ! Cette figure méditative qui répand dans un coin du roman une fraîcheur délicieuse, mais bien fugitive, est encore une trahison de l’auteur. À peine l’a-t-on entrevu, à peine a-t-on souri de ses extases, à peine a-t-il eu le temps d’apporter deux ou trois bouquets à Louise, qu’il cède comme les autres à cette puissance infernale créée pour détruire. On voudrait que celui-là au moins échappât au baron ; mais, non, il faut qu’il meure comme les autres, comme Valério, comme Rodrigo de Ilurza, comme tout ce qui a du génie, ou de la beauté, ou de la candeur, comme toutes les fleurs que l’implacable baron écrase sur sa route, en souriant, la main dans son jabot, l’œil à la piste de deux yeux de femme !

Nous ne détacherons pas non plus de leurs cadres les charmantes ligures de Zerline, de Louise, de Valéria, de la maréchale de S***. La critique est toujours gauche et maladroite quand elle veut poser le doigt sur ces pastels délicats. Laissons donc suspendues à leur place, dans leurs toilettes charmantes, toutes ces roses et frêles victimes de la volupté sinistre de Valpéri ; laissons voltiger dans la pénombre de ce roman lugubre leurs poétiques fantômes, éternelles visions d’amour que chacun reconnaît et se plaît à suivre, et qui répandent autour d’elles comme une lueur sereine, comme une clarté nocturne. Nous omettrons également ces intervalles de grande gaieté, ces épisodes comiques et parfois burlesques, l’accouchement de la marquise de Riverda, le triomphe d’Héliogabale, l’enlèvement de Golpier-Baleine, les funérailles de lady Bling, tous ces éclats de rire sonores et terribles qui retentissent tout à coup dans l’obscurité. Pour ces incidents comme pour le reste, nous renverrons au livre, bien persuadé que personne ne nous en voudra de la surprise, et que, dans de pareilles matières, il est absurde d’analyser à la loupe ce qui n’a que des contours vagues et fantasques, et de prétendre expliquer ce qui doit être seulement senti. Le roman de M. de Molènes est donc, en résumé, un songe bizarre, mais superbement raconté. C’est un caprice à la Charolais ; on y tue de gaieté de cœur, on y fait le mal par désœuvrement. C’est la débauche d’un gentilhomme qui a soupé avec Cagliostro et qui croit au magnétisme ; c’est un livre fait pour être relié en rouge et pour donner de grands frissons ; c’est une rêverie épouvantable et charmante ; c’est une extase de Watteau dans un cimetière.

Ajoutons, pour être juste, qu’il paraîtra, sans aucun doute, immoral aux honnêtes lecteurs des Mystères de Paris et du Juif Errant ; mais, qu’importe ! nous ne nous en plaindrons pas, ni M. de Molènes non plus. Il est vrai que le dénouement n’a pas été fait d’après les lois rigoureuses de l’Ambigu-Comique ; que le vice triomphe partout et ne reçoit nulle part son châtiment ; que le baron de Valpéri est un sacripant qui ne respecte rien. Il souille et brise tout ce qu’il rencontre, et meurt doucement de sa belle mort, gorgé de voluptés et de crimes. Rien n’indique ses remords ; la terre ne le dévore pas comme don Juan, c’est vrai ; mais, après tout, que prouve cette impunité, si ce n’est que l’auteur n’a voulu rien prouver ? Il n’a pas prétendu peindre des mœurs humaines, un type réel. Son héros est de la famille des vampires, et, en conscience, le diable ne saurait être trop diabolique. Mais admettons que Valpéri ne tire pas rigoureusement son origine du serpent Zareb, que ce soit simplement un gentilhomme sanguinaire et débauché, qu’en conclurait-on encore contre l’auteur ? Il a voulu montrer une nature perverse dans son développement complet, entier ; il a mis l’âme d’Héliogabale dans le corps d’un baron du siècle dernier, et l’a lancée au travers du monde, se demandant jusqu’où elle irait sans frein et sans barrière. Il a voulu voir le jeu libre des plus mauvaises passions, et a cru pouvoir, sans qu’on l’accusât de complicité avec son héros, se donner le plaisir de supprimer pour une fois l’inévitable Providence et l’inséparable maréchaussée. Où est le grand mal ? Son héros est un monstre ? Il le sait bien. Mais si ce monstre vous amuse, vous êtes désarmé.

Dans une œuvre pareille, il fallait, on le comprend, que le style fût irréprochable. C’était le seul moyen de se faire amnistier par les plus récalcitrants. Disons que M. de Molènes a compris cette nécessité et l’a satisfaite. Sa phrase est brillante et ferme ; sa pensée audacieuse, mais sagement exprimée. On retrouve l’allure fière, l’air de bon lieu que l’on était habitué déjà à rencontrer dans la critique de l’auteur. On sent là de la jeunesse et du calme, de la richesse et de la mesure. Il n’y a pas dans les mots un faux étalage d’ornements ; on n’est pas choqué des rayons indiscrets du clinquant ; on voit que l’étoffe est précieuse par elle-même, et a pu se passer de paillettes.

Félicitons-nous donc, au moment où tant d’écrivains n’ont plus souci de leur conscience littéraire, où tant de talents s’épuisent, de rencontrer de ces esprits fervents dans le culte de la fantaisie, et pendant que les journaux défoncent, pour la soif de leurs lecteurs, ces tonneaux pleins d’un vin fade, incolore et surabondant, d’avoir en réserve, sous la main, un de ces petits flacons au cristal éblouissant de ciselures, riche d’une liqueur chaude et dorée, et dont quelques gouttes suffisent pour faire rêver et pour plonger dans les enchantements de l’ivresse ! Car nous sommes sur ce point de l’avis de Werther : malheur à ceux qui ne se sont jamais enivrés !

LOUIS ULBACH. L’Artiste, 1846

Valpéri, Mémoires d’un gentilhomme de  Paul de Molènes, préface de Norbert Gaulard Le Castor Astral, collection « Curiosa & caetera »

Davantage qu’une curiosité : une oeuvre de Paul de Molènes, auteur de la génération de Gobineau et de Barbey d’Aurevilly, qui offre un curieux mélange d’esprit libertin et de byronisme. Le héros à l’origine incertaine voire infernale vit des aventures d’un picaresque qui n’a rien de léger, et l’on retrouve dans ce curieux ouvrage écrit par un jeune homme les thèmes du romantisme : solitude,orgueil du héros, mépris des conventions. La séduction de « Zerline » et son dénoûment sont inédits… et surprenants.

Valpéri est un curieux croisement de Lara et de Don Juan… et le tout écrit dans une langue somptueuse.Regrettons que l’auteur se soit ensuite consacré au métier des armes avant de mourir d’un accident de cheval dans un manège.

Jean-Marie Lambert, lecteur

Un commentaire sur “VALPÉRI, MEMOIRES D’UN GENTILHOMME DU SIÈCLE DERNIER

  1. Leroy Francis dit :

    Il est curieux de noter que ce M. de Molènes est né à Reims, en 1821. De son vrai nom Dieudonné (ça ne s’invente pas !) Jean Baptiste Paul Gaschon dit Paul de Molènes, mort à 41 ans d’une chute de cheval, comme le dit le lecteur JM Lambert, je ne suis pas certain que la carrière dans les armes – aux côtés de Canrobert à un moment – fût néfaste pour son oeuvre littéraire. N’y a-t-il pas un dédoublement entre l’homme et l’écrivain usuellement ? En lisant cet article je pensais à un autre écrivain « fantastique » ou plus simplement fantasque : Jacques Cazotte et son roman Le diable amoureux ! qui est un vrai roman d’amour, puisque la question fondamentale est : le diable sous les traits de la charmante Biondetta peut-il être amoureux au point de se distraire de ses pouvoirs maléfiques, bien sûr ? En précisant que Cazotte est aussi un régional de l’étape puisqu’il fut maire de Pierry proche d’Epernay et négociant en vins de champagne ! Sa demeure n’était certainement pas un triste manoir en Champagne mais cette terre, je devrais dire plutôt ce vignoble, a toujours au fil du temps, présenté un « profil » comme on dit aujourd’hui de mystère (cf. le mont Aimé ou les Templiers aubois)

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