DE L’ÉGAREMENT À TRAVERS LES LIVRES

Bibiopathonomadie ou, des spectres insistants dans l’imaginaire du lecteur

Par Julie Proust Tanguy *

Je me moque des frontières littéraires et je tords le cou à la fiction. La fiction, c’est cette histoire secrète de la littérature que nous devons dénicher. E.P.

Eric Poindron est un personnage haut en couleurs : conservateur de cabinet de curiosités, bibliophile averti, marcheur stevensonien émérite, éditeur d’étrangetés… La rencontre avec cet ogre lettré pourrait à elle seule justifier l’achat de son dernier opus si celui-ci n’offrait pas, de surcroît, une belle promesse de complicité littéraire.

C’est un délice que cet ouvrage écrit par un fou pour des fous de livres. Une maladie labyrinthique, la bibliopathonomadie (le mal – bien plutôt l’art !- de l’égarement à travers les livres), frappe le narrateur de son sceau, véritable signe de reconnaissance qui l’introduit dans la plus curieuse des sociétés secrètes, Le Cénacle troglodyte, où on l’engage à abreuver sa passion en devenant détective littéraire. Quel plus exquis remède aux pulsions littéraires que d’y céder en farfouillant à cœur joie dans l’histoire de la littérature ?

Que l’on ne s’attende pas ici à trouver un roman au cadre rigide : « je me moque des frontières littéraires et je tords le cou à la fiction. La fiction, c’est cette histoire secrète de la littérature que nous devons dénicher. », nous confie le narrateur, entre deux pirouettes. Il s’agit moins de narrer que de se perdre, de bondir d’une enquête à une autre, comme le bibliophage suit avidement les échos que les livres se renvoient : peu importe, finalement, que les investigations littéraires mènent parfois à des impasse déceptives, pourvu qu’on goûte la joie de la multiplication des styles, comme pour mieux savourer la richesse luxuriante de l’univers des livres. Il y a en effet un bonheur frénétique à sauter d’une ambiance à l’autre : épais mystère ésotérique façon Le Nom de la Rose, dans les chapitres consacrés à la création du Cénacle, véritable ordre de Templiers littéraires dont la bibliothèque souterraine suscite les rêves les plus fous (sans doute par son absence de description, qui exacerbe le désir), non sense tout britannique pour évoquer Lewis Carroll et ses jongleries de mots, brumes surnaturelles pour mettre en scène une version curieuse de Lovecraft, pastiché jusque dans l’atmosphère de la nouvelle (et non pas dans son style ampoulé, à la géométrie non-euclidienne et aux circonvolutions squameuses)… Si le surnaturel n’est jamais bien loin de la plume du narrateur, c’est peut-être pour mieux nous rappeler l’acte magique que constitue l’acte de lecture et les spectres insistants qu’il suscite dans l’imaginaire du lecteur.

Au fil des pages, un autre aspect du livre se précise : le narrateur n’est pas ici le seul à être adoubé « détective littéraire ». Eric Poindron brasse à plaisir noms et citations où réel et fiction s’entrecroisent à loisir, transformant le lecteur en modeste Sherlock Holmes de papier, heureux du jeu de références qui se déploient sous ses yeux. Certains noms ont valeur de sémaphore pour le boulimique de lecture, qui sourit en voyant Hodgson mis en concurrence avec sa création ou en découvrant Claude Seignolle, le bateleur des chimères, transformé en personnage lancé sur les traces de Louis XVI – à moins qu’il ne s’agisse du Diable . Il s’en suit une sensation grisante où le lecteur, pris au jeu, en oublie parfois les frontières entre imaginaire et réalité et peut croire, dans un moment d’euphorie, à leur confusion totale. « Qui lit trop devient fou », nous avertit le passeur littéraire qui nous introduit dans le Cénacle : et le lecteur de hocher sagement la tête, tout en rêvant secrètement de pouvoir acquérir Humpty Dumpty’s memories, par John B. Frogg chez Tweedeldum & Tweedeldee Limited.

Plus qu’un déchiffrage érudit, dont elle prend parfois l’aspect à travers ses pétillantes et doctes notes, cette enquête me semble avant tout ode à la lecture et à la relecture : en convoquant les grandes ombres de l’histoire littéraire (Cazotte, Nerval, Nodier, Borel, Dhôtel, Hardellet…) qu’il mêle sans sourciller à ses gloires éclatantes (Hugo, Breton…), en jouant parfois le jeu d’un Marcel Schwob tant certains chapitres prennent des tournures de Vies imaginaires (ainsi ceux consacrés à Chamisso, Berbiguier, Collin de Plancy…), Poindron retrace une bibliothèque idéale aux yeux des « hommes-livres », bibliothèque dont il a la gentillesse de nous conseiller des curiosités en fin de volume. Cette petite bibliographie semble nous rappeler, jusqu’aux dernières pages, que tous les chemins mènent à la Bibliothèque, après nous avoir conduit, pendant une bonne partie du récit, à Reims, « l’une des plus invraisemblables villes de la géographie du Conte », selon Victor Hugo.

Il y aurait sûrement beaucoup à dire encore de ce livre qui paraît inépuisable et que le lecteur bibliophile rangera volontiers, dans sa bibliothèque mentale, près de La cité des livres qui rêvent du truculent Walter Moers, Des bibliothèques pleines de fantômes de l’érudit Jacques Bonnet, de L’amateur de livres de l’inestimable Nodier, non loin de Borges et des albums de Frédéric Clément…

On se contentera simplement de vous inviter à le lire, dans les plus brefs délais, et à vous  perdre dans ses délicieux méandres.

De l’égarement à travers les livres de Eric Poindron, Le Castor Astral éditeur, collection « Curiosa & cætera »

N.B. Julie Proust Tanguy est l’animatrice du Blog De Litteris

2 commentaires sur “DE L’ÉGAREMENT À TRAVERS LES LIVRES

  1. J’ aime bien la citation du début.

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  2. Francesca dit :

    Pour ne pas se garer aux endroits convenus, qu’il est bon de s’égarer là !

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