À MALIN, MALIN ET PUNI

Charles Monselet (1825-1888) fut un homme d’esprit de goût et de lettres. Gastronomade avant l’heure – on le sunommait, du reste, « le prince des gastronomes »- , il fut aussi journaliste, poète et jovial, Auteur, parmi une cinquantaine de livres, de Les Oubliés et les dédaignés (*), pouvait-il imaginer qu’un jour – et à tort – il rentrerait lui aussi dans ces biens tristes catégories. Si notre homme fut un bon vivant, il prouve aussi, et ici, qu’il savait se jouer de la mort et manier indifférement  la fourchette et l’humour noir…

LE PEINTRE DES MORTS.

Par Charles Monselet

Comme la nuit j’ai peur du diable
Et que je crains les revenants,
Je mets la chandelle sur la table
Et je ferme les contrevents.

Ces vers d’une chanson campagnarde me sont rentrés dans la mémoire un soir de la semaine dernière pendant que l’on causait fantômes et seconde vue chez un de nos collègues. On avait vidé le sac aux effrois et rappelé des choses terribles : les apparitions du boulanger François, les chasses du grand veneur de Henri IV, les fièvres chaudes de Guilbert de Pixérécourt. Chacun de nous, plus ou moins, s’était senti tirer les pieds passé minuit, ou avait vu, – comme je vous vois, – une figure blanche, au pied du lit accoudée.

La conversation, toute frissonnante, s’en allait de la sorte, tour à tour provoquant l’incrédulité ou forçant la foi, lorsque le musicien V*** fut amené à raconter une histoire très-étonnante et très-effrayante, malgré son côté goguenard, ou plutôt à cause précisément de son côté goguenard.

La voici :
– Mon père, dit la musicien, était, comme vous le savez, un peintre intelligent et estimable ; on l’appelait souvent pour peindre les gens après leur mort, triste spécialité dans laquelle il avait réussi à se faire une réputation. Il m’emmenait quelquefois avec lui, pour m’aguerrir, disait-il, mais plutôt, je crois, pour s’aguerrir lui-même, et aussi pour l’aider dans ses funèbres préparatifs.

Ordinairement il faisait la barbe aux défunts, avant de les peindre ; il les cravatait quand c’était des hommes, il leur peignait les cheveux et leur faisait la raie. Aux femmes, il mettait des chapeaux à plumes, des colliers, des gants ; il leur frottait les joues avec de l’esprit de vin pour rappeler les rougeurs évanouies.

Un jour, mon père fut mandé par un riche étranger, un Russe, dont la femme venait de mourir. – Allons, petit, donne-moi ma boîte à couleurs, et viens avec moi. – J’aurais autant aimé rester à jouer du violon, mais je n’avais pas le choix. En sortant, mon père me mit sous le bras un roman qui venait de paraître et qui faisait quelque bruit, le Cocu, par Paul de Kock.

Arrivés à la maison mortuaire, nous trouvâmes le Russe en proie à la plus vive douleur ; il nous conduisit en sanglotant auprès du lit de la morte, et nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu’il fallait absolument qu’il se retirât afin que nous puissions travailler. Une fois seuls, mon père disposa la dame, la coiffa d’un bonnet à rubans et lui plaça un bouquet de roses au corsage. Je la vois encore ; c’était une personne imposante et de grande taille ; elle semblait respirer, et de temps en temps se dégageaient de son corps les derniers glouglous de la vie. Mon père me fit asseoir sur le lit, à côté d’elle, et, m’ordonnant de la tenir soulevée sur son séant en l’enlaçant d’un bras, il me dit de lui lire le roman que j’avais apporté.

Je me souviens que la journée était magnifique, et que, par une fenêtre ouverte, il nous arrivait un soleil éblouissant. Mais ce beau temps et les joyeusetés du Cocu, que je lisais sans interruption, ne parvenaient pas à détourner mon esprit de ce cadavre que je serrais contre moi. Il me semblait qu’il y avait dans cette lecture faite à l’oreille d’une morte quelque chose de sacrilége. Je n’étais pas rassuré, et lorsque, après deux heures de séance, je descendis enfin du lit, je crus que mes pieds étaient devenus de marbre. Mon père me plaisanta beaucoup sur ma pâleur, – et il m’enjoignit de faire une corne à l’endroit du roman où nous en étions restés…

Ici le musicien s’arrêta comme quelqu’un qui hésite.

– Est-ce tout ? lui demandai-je.

– Non, répondit-il ; l’histoire a un dénoûment, et ce dénoûment c’est toute l’histoire. Mon père, qui était un esprit fort méritait d’être puni. Il le fut, en effet, mais d’une manière épouvantable, terrifiante. Appelez cela vision ou cauchemar, toutefois est-il que ses cheveux, de gris qu’ils étaient, devinrent blancs au bout d’une semaine. C’est que pendant une semaine, toutes les nuits régulièrement, la princesse russe revint lire à mon père le Cocu, de Paul de Kock.

Une histoire extraite de Figurines parisiennes (1854).

(*) – Les Oubliés et les dédaignés  a été réédités voilà quelques années aux éditions plein chant. Charles Monselet en profite pour rendre hommage à Linguet, Mercier, Dorat-Cubières, Olympe de Gouges, le Cousin Jacques, le chevalier de la Morlière, le chevalier de Mouhy, Desforges, Gorjy, Dorvigny, La Morency, Plancher-Valcour, Baculard d’Arnaud, Grimod de la Reynière. Cet ouvrage, héla épuisé, est souvent consideré comme le meilleur livres de Charles Monselet.

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