DU SOMMEIL CHEZ CHARLES NODIER

Nodier, depuis bien des années, et même sans qu’aucune maladie positive se déclarât, ressentait souvent, des fatigues extrêmes qui le faisaient se mettre au lit avant le soir, chercher le sommeil avant l’heure. Il aimait le sommeil comme La Fontaine, et il l’a chanté en des vers délicieux, peu connus, et que nous demandons à citer, comme exemple du jeu facile et habituel de cette fantaisie sensible.

Sainte-Beuve, in La Revue des Deux Mondes, T. 5, 1844.

LE SOMMEIL

par Charles Nodier

Depuis que je vieillis, et qu’une femme, un ange,

Souffre sans s’émouvoir que je baise son front ;

Depuis que ces doux mots que l’amour seul échange

Ne sont qu’un jeu pour elle et pour moi qu’un affront ;

Depuis qu’avec langueur j’assiste à la veillée

Qu’enchante son langage et son rire vermeil,

Et la rose de mai sur sa joue effeuillée,

Je n’aime plus la vie et j’aime le sommeil :

Le sommeil, ce menteur au consolant mystère,

Qui déjoue à son gré les vains succès du temps,

Et sur les cheveux blancs du vieillard solitaire

Epand l’or du jeune âge et les fleurs du printemps.

Il vient ; et, bondissant, la jeunesse animée

Reprend ses jeux badins, son essor étourdi ;

Et je puise l’amour à sa coupe embaumée

Où roule en serpentant le myrte reverdi.

Comme un enchantement d’espérance et de joie..

Il vient avec sa cour et ses chœurs gracieux,

Où, sous des réseaux d’or et des voiles de soie,

S’enchaînent des esprits inconnus dans les cieux ;

Soit que dans un soleil où le jour n’a point d’ombre,

Il me promène errant sur un firmament bleu,

Soit qu’il marche, suivi de sylphides sans nombre

Qui jettent dans la nuit leurs aigrettes de feu :

L’une tombe en riant et danse dans la plaine,

Et l’autre dans l’azur parcourt un blanc sillon ;

L’une au zéphyr du soir emprunte son haleine,

A l’astre du berger l’autre vole un rayon.

C’est pour moi qu’elles vont ; c’est moi seul qui les charme,

C’est moi qui les instruis à ne rien refuser.

Je n’ai jamais payé leurs rigueurs d’une larme,

Et leur lèvre jamais ne dénie un baiser.

Ah ! s’il versait long-temps, le prisme heureux des songes,

Sur mes yeux éblouis ses éclairs décevans !

S’il ne s’éteignait pas, ce bonheur des mensonges,

Dans le néant des jours où souffrent les vivans !

Ou si la mort était ce que mon cœur envie,

Quelque sommeil bien long d’un long rêve charme,

La nuit des jours passés, le songe de la vie !

Quel bonheur de mourir pour être encore aimé !…

Jean-Pierre Guillon

Collage de Jean-Pierre Guillon

Avant de fermer les yeux à son tour, le curieux gardien vous recommande la lecture de :

De quelques phénomènes du sommeil, de Charles Nodier, Le Castor Astral, collection « les inattendus »

« Fatigué d’une civilisation qui l’écrase, l’homme s’abandonne de plus en plus au rêve » et au « doux empire de cette mort intermittente »…

Les écrits oniriques de Charles Nodier sont ici rassemblés pour la première fois. Par la fiction et l’analyse, des textes comme Des songes en matière criminelle et M. de La Mettrie ou les Superstitions explorent l’origine occulte de nos idées, pulsions et émotions, tandis que Smarra et Un rêve recréent le langage des songes, annonçant Nerval, Lautréamont et les Surréalistes. Nodier, en narrateur respectueux des choses insolites et merveilleuses, fait revivre les Dessins de Piranèse ou le Chant des Morlaques, avant de signer, par exemple avec le Vampire de Lord Byron, le procès-verbal d’éprouvantes dérives nocturnes. Le rêve méritait bien un tel hommage !

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