LIVRES & LIT

Figure centrale du monde littéraire au tournant du XIXe et du XXe siècle, Marcel Schwob était admiré tant pour son œuvre de fiction (Cœur double, Le Roi au masque d’or, Mimes, Le Livre de Monelle, Vies imaginaires, La Croisade des enfants) que pour son rôle de traducteur et de « passeur » des littératures étrangères, et pour son érudition devenue légendaire. Ce fut un créateurqui demeura en marge des écoles. Son œuvre hâtivement classée comme symboliste ou décadente et « fin de siècle ». En réalité, multiforme et paradoxale, elle pose avec acuité quelques-unes des questions dont vit aujourd’hui la littérature : qu’il s’agisse des rapports du biographique, de l’historique et du fictionnel, des jeux du fantastique, de la voix du récit et des « rapports mystérieux » des signes entre eux.

Signalons aussi que les éditions Allia ont réédité voilà quelques années le François Villon de Marcel Schwob. A peine âgé de vingt ans, Schwob, jeune érudit fasciné par les aventuriers, révolutionne la compréhension de l’argot * en mettant au jour les procédés linguistiques qui président à sa formation. Il s’attache particulièrement au fameux “louchébème”, l’argot des garçons-bouchers parisiens et grâce à ses découvertes parvient à éclairer certaines ballades énigmatiques de Villon. Toute sa vie, Marcel Schwob rêva d’écrire un vaste ouvrage sur Villon, son écrivain de prédilection. Ce volume posthume rassemble toutes ses études sur le sujet. Interprétant le jargon desBallades, Schwob raconte les amitiés de Villon avec les Malfaiteurs de la Coquille : Colin de Cayeux, Regnier de Montigny… Il analyse aussi le contexte social du Grand Testament et montre l’originalité de François Villon pour son époque, un des premiers à s’investir personnellement dans ses œuvres. 

 Il écrira aussi une Etude sur l’argot français  : « On peut dire que les travaux entrepris jusqu’à présent pour étudier l’argot ont été menés sans méthode. Le procédé d’interprétation n’a guère consisté qu’à voir partout des métaphores. Ce procédé nous paraît avoir méconnu le véritable sens des métaphores et de l’argot. Les métaphores sont des images destinées à donner à la pensée une représentation concrète. Ce sont des formations spontanées, écloses le plus souvent chez des populations primitives, très rapprochées de l’observation de la nature. L’argot est justement le contraire d’une formation spontanée. C’est une langue artificielle, destinée à n’être pas comprise par une certaine classe de gens. On peut donc supposer a priori que les procédés de cette langue sont artificiels »

LE LIVRE ET LE LIT

par Marcel Schwob

Lire dans son lit est un plaisir de sécurité intellectuelle mêlée de bien-être. Mais il change de nature avec l’âge.

Souvenez-vous de la page la plus intéressante du gros roman que vous dévoriez après coucher, le soir, vers quinze ans, dans le moment où elle se brouille, s’assombrit, s’efface, tandis que la bougie brûlée à fond crépite, palpite bleue dans le bougeoir et s’éteint. Je m’éveillais le matin avant cinq heures pour tirer de leur cachette sous mon traversin les petits livres à cinq sous de la Bibliothèque Nationale. C’est là que j’ai lu les Paroles d’un croyantde Lamennais, et l’Enfer de Dante. Je n’ai jamais relu Lamennais ; mais j’ai l’impression d’un terrible souper de sept personnages (si j’ai bonne mémoire) où résonnait comme un son de fer fatal, que je reconnus plus tard dans un conte de Poe. Je mettais le petit livre sur l’oreiller pour recevoir la première pauvre lumière du jour ; et, couché sur le ventre, le menton soutenu par les coudes, j’aspirais les mots. Jamais je n’ai lu plus délicieusement. Il n’y a pas longtemps que j’ai essayé, un soir, de reprendre ma vieille position de cinq heures. Elle m’a paru insupportable.

Une charmante dame slave se plaignait un jour devant moi de n’avoir jamais trouvé la position « idéale » pour lire. Si on s’assied à une table, on ne se sent pas en « communion » avec le livre ; si on s’en approche, la tête entre les mains, il semble qu’on s’y noie, dans une sorte d’afflux sanguin. Dans un fauteuil, le livre pèse vite. Au lit, sur le dos, on prend froid aux bras ; souvent la lumière est mauvaise ; il y a de la gêne pour tourner les pages et, sur le côté, la moitié du livre échappe : ce n’est plus la véritable possession.

Voilà pourtant où il faut se résoudre. « C’est détestable pour les yeux », disent les bonnes gens. Ce sont de bonnes gens qui n’aiment point lire.

Seulement l’âge diminue le plaisir de l’acte défendu où on ne sera pas surpris, et de la sécurité où toutes les audaces de la fantaisie peuvent danser à l’aise. Restent la solitude douillette et tiède, le silence de la nuit, la dorure voilée que donne sous la lampe aux idées et aux meubles luisants l’approche du sommeil, la joie sûre d’avoir à soi, près de son coeur, le livre qu’on aime. Quant à ceux qui lisent au lit, « contre l’insomnie », ils me font l’effet de pleutres, admis à la table des dieux et qui demanderaient à prendre le nectar en pilules.

Extrait de Il Libbro della mi memora

 tumblr_mh1kqaWpwx1qe0lqqo1_500

Camera Obscura image of Umbrian landscape over bed, Abelardo Morell

Un commentaire sur “LIVRES & LIT

  1. Francesca dit :

    Ce merveilleux plaisir de la lecture au lit nous est hélas refusé dès qu’on doit chausser des lunettes contre l’hypermétropie.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s