LE BEAU EST TOUJOURS BIZARRE

« Il se répétait avec conviction: il y a deux sortes d’objets dans le monde. Les objets d’ici-bas et les objets d’au-delà. Les objets qui appartiennent à l’usage et les objets qui appartiennent au sans-usage. D’un côté, le marché de ce qui s’échange, de ce qui parle et de ce qui périt, de l’autre l’enceinte silencieuse de l’idole. Jusqu’à ce jour, dès qu’il prélevait un objet dans le monde et qu’il l’enfouissait dans sa poche, il avait toujours eu l’impression de transformer un objet d’ici-bas en objet de là-bas ».

Pascal Quignard, Les escaliers de Chambord (1989).

Faire passer les objets de l’ici-bas à l’au-delà, voici le travail du collectionneur si l’on croit Pascal Quignard ; retirer les objets singuliers, les unica, des circuits marchands ou d’échange ; remplacer leur valeur d’usage par une sorte de valeur sacrée. Et puis c’est aussi un travail de sauvetage : repêcher ces petites merveilles qui autrement risqueraient de sombrer dans l’oubli ou la destruction. La figure du collectionneur connaît un essor très visible au début de la Révolution Française, lorsque les trésors des cabinets aristocratiques et religieux commencent à se disperser, et avant que ces mêmes objets ne soient ôtés des collections privées pour être placés sous la tutelle de l’Etat dans des espaces qui en feront la propriété de la nation elle-même, tels le musée ou la bibliothèque. Comme le dit Krzysztof Pomian dans Collectionneurs, amateurs et curieux : « Dans ces lieux, tous les membres d’une société peuvent communier dans la célébration d’un même culte. C’est un hommage perpétuel que la nation se donne à elle-même. »

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Il peut sembler paradoxal, toutefois, d’affirmer que l’actualisation du cabinet de curiosités dans le monde d’aujourd’hui puisse participer à une abolition des limites qu’impose la notion de patrimoine national. Or, c’est bien ce que fait un collectionneur comme Eric Poindron, directeur chez Le Castor Astral de la belle collection «Curiosa & Caetera», et auteur d’un blog éponyme. C’est surtout de ce blog dont je voudrais parler aujourd’hui, en ce qu’il fonctionne comme un véritable cabinet de curiosités, même dans l’entassement que l’on pourrait croire anarchique des références et des objets. Mais monsieur Poindron s’empare avec grande élégance de la structure anarchique d’entassement des publications de n’importe quel blog, qu’il utilise pour réactualiser de façon virtuelle la structure typique du cabinet de curiosités. Traditionnellement, le cabinet de curiosités est un espace tout en étagères, en piles, en entassements : tant qu’il est rangé, il s’agit d’un espace vertical saturé. Or, le cabinet de curiosités est à l’espace ce que le dandy est aux hommes : une œuvre d’art au milieu du commun. Et, comme le dandy, il a besoin, pour accomplir son but, du regard du public. Au moment de la visite du cabinet, les tiroirs s’ouvrent, les objets se déploient, les curiosités s’exhibent : de l’entassement on passe au déploiement, comme cela arrive dans le cabinet de monsieur Poindron, où les publications se déroulent les unes au-dessus des autres, en attendant le choix du lecteur, en écho avec la belle et vertigineuse bibliothèque en arrière-plan. Et, ceci est une évidence, dès lors que le cabinet de curiosités déploie sa beauté bizarre dans la virtualité en réseau d’internet, il dépasse non seulement les cloisons du cabinet privé, mais encore celles du musée comme espace-nation. Intime et singulier, le cabinet de monsieur Poindron est un véritable exemple d’espace-monde virtuel qui, par la méditation des trésors exposés, nous fait basculer constamment de l’ici-bas à l’au-delà.

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J’ai parlé du besoin qu’a le cabinet de curiosités du regard du public pour se légitimer entièrement, et pourtant j’ai voulu aussi suggérer combien il relève, tout comme les objets qu’il accueille, de la singularité et l’intimité. Il ne faut pas oublier qu’un cabinet de curiosités, c’est avant tout un collectionneur : peut-être son reflet diffracté dans un miroir concave. Quoi qu’il en soit, il naît avant tout du désir singulier d’un collectionneur, et le « curieux gardien » qu’est Eric Poindron fait preuve dans con cabinet, comme un paon qui exhibe sa queue magnifique, d’un véritable art de la trouvaille. Si le beau est toujours bizarre, ce cabinet de curiosités répertorie sans doute les plus étranges beautés des esprits les plus singuliers. Composés dans un style d’une rare élégance et accompagnés d’images souvent sublimes d’onirisme, chaque excentrique article éduque l’intellect et la sensibilité par l’illusion et l’émerveillement. Autrefois, le cabinet de curiosités n’était ouvert qu’à quelques initiés choisis par le collectionneur. Sans doute, le geste le plus généreux de monsieur Poindron consiste à laisser toujours ouvertes les portes de son cabinet, et depuis Palpitatio Lauri nous ne saurions trop vous conseilleur de vous y perdre. Les trajets y sont infinis, les destinations toujours inconnues.

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J’avouerai que je suis particulièrement charmé par une curiosité intitulée « PLOUF ! », dans laquelle un impayable extrait du Manuel du nageur ou de la pratique de l’art de nager côtoie une photographie à mon sens incroyable de réalisme onirique, dans laquelle une jeune fille en robe blanche plonge dans les profondeurs de l’océan… de son salon. Et j’insisterai sur mon analogie antérieure : le cabinet de curiosités d’Eric Poindron est un espace dandy en ce que, comme l’édifice olympien bâti par Apollon, il répète l’apparence de nos rêves.

 Arturo Sanchez

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