CHIC OU PAS CHIC ?

Ai retrouvé ce texte charmant et oh combien dépassé de celui qui fut dandy par essence, excentrique et amateur de bons mots (« Il n’y a qu’un père éternel, s’écriait un jeune rapin dans la gêne. Et il faut que ce soit le mien. »). Amateur de progrès social, passez votre chemins. Quant aux autres ils peuvent s’arrêter un instant et, comme parfois, laisser quelques propos (cette fois il s’agit presque d’obligations) à la fin du texte.

Nestor Roqueplan (1802-1870), qui naquit dans les Bouches-du-Rhône, se piqua d’être le plus Parisien des Parisiens, au point de ne presque jamais quitter le boulevard. C’est lui qui inventa le mot de « parisine » pour définir ce qu’il y a de caractéristique dans la mousse de l’esprit parisien. Il débuta sous la Restauration au frondeur Figaro de Victor Bohain. Son nom se trouve parmi les signataires de la protestation des journalistes contre les ordonnances, en 1830. Mais c’est sous le règne de Louis-Philippe qu’il conquit sa grande notoriété de causeur étincelant et d’écrivain spirituel, jointe à celle de parfait dandy, régnant entre la Chaussée-d’Antin et la rue Drouot. C’était son domaine, qu’il faisait profession de préférer à toutes les beautés de la nature. « Voyez, disait-il un jour, en regardant passer le chariot des plantations municipales, les arbres eux-mêmes s’ennuient tellement à la campagne qu’ils viennent se faire planter à Paris! » Chroniqueur brillant, incomparable improvisateur de «nouvelles à la main», il fut hanté par le démon des directions théâtrales, et, parti du petit théâtre du Panthéon, il dirigea successivement les Nouveautés et les Variétés. Il prit, en 1847, la direction de l’Opéra, puis celle de l’Opéra-Comique et enfin celle du Châtelet. Il n’y fut pas généralement favorisé par la chance, mais une aimable insouciance faisait partie de ses habitudes d’élégance. Il y a quantité d’anecdotes, vraies on fausses, sur les ruses qu’il déployait pour ne pas écouter la lecture d’un manuscrit :

« Installez-vous sur ce fauteuil, disait-il à un vaudevilliste moi je m’étendrai sur ce divan ». L’auteur commence la lecture de sa pièce, s’échauffe, joue tous les rôles. A un moment donné, il tourne les yeux vers le directeur : celui-ci avait disparu mystérieusement, grâce à une porte dissimulée derrière le divan. Mais les auteurs prenaient parfois leur revanche : c’est l’aventure de Siraudin s’introduisant, déguisé en maçon, par une échelle, dans son cabinet ; c’est celle de Clairville le surprenant au bain froid et lui lisant une pièce dans l’eau ; c’est celle de Dumanoir, le ligotant à un arbre, dans un jardin d’Auteuil.

Théodore de Banville, en poète, a dessiné un portrait un peu fabuleux, mais délicieux, de Roqueplan, subtil épicurien, poussant jusqu’au génie la fantaisie. C’est Roqueplan qui mettait soigneusement dans un tiroir toutes les lettres qu’il recevait, sans les avoir ouvertes, et, assurait-il, les choses s’arrangent exactement aussi bien ou aussi mal que si on avait lu les lettres et si on y avait répondu. « L’auteur de Parisine, dit Banville, avait dans un grenier, au-dessus de ses appartements, une collection de lits habillés d’étoffes précieuses ; et, chaque jour, suivant la disposition d’âme et d’esprit de son maître un valet de chambre, prodigieusement intuitif, descendait et dressait le lit bleu, le lit violet, le lit écarlate, le lit cramoisi ou le lit bouton-d’or.» Pour l’ancien habitué de la «Loge infernale », pour l’ancien dandy et le narquois philosophe qu’avait été Roqueplan, il eut l’inélégance de devenir un peu chagrin, sur le tard. Ses dernières chroniques, réunies sous ce titre : Regain, trahissent un peu trop le regret du temps passé et le dépit du temps présent.

Il faut bien avouer que l’esprit de Roqueplan n’a pas laissé que de se faner. Ce n’est guère que son nom qui a survécu, mais il faut se reporter à l’époque où ses paradoxes avaient le piquant de l’imprévu.

LE « CHIC »

« selon » Nestor Roqueplan

Entendons-nous sur le sens du mot « chic ». Le mot chic est laid, mal apparenté, Les mots de sa famille n’expriment généralement que des choses désagréables, vulgaires, répugnantes ou ridicules. D’abord sa mère : la chique, boule de tabac mâché. Puis ses frères, soeurs et cousins: chiquenaude, chiquette, chicotin, chicot, chicane. La chicorée est seule insignifiante, à moins qu’elle ne se frise, et encore aime-t-elle trop à parfumer d’ail sa frisure. Il n’est pas neuf, ce mot, il est français ; les peintres l’emploient depuis très longtemps dans ce sens : « un artiste qui peint de chic », c’est-à-dire sans étude approfondie, avec adresse, avec un sentiment de la tournure et de l’effet. Pris dans cette acception, il procède directement du mot allemand schick ; qui veut dire aptitude, tournure, habileté. Quelles que soient ses origines et ses déviations, il est laid, mais nécessaire. Il absorbe à lui seul une foule de sens. — Ce qu’on nommait le goût, la distinction, le comme il faut, la fashion, la mode, l’élégance, se fondent dans le chic. Nous ne parlons pas du cachet. Les chefs de rayon et les blondes lingères disent seuls : « Voilà un artiste qui a du cachet. »

Le chic ne se définit pas, il se proclame ; il se manifeste par plusieurs apparences que nous nous sentons la fantaisie d’observer.

Le chic …

Nous avons compté combien de fois le mot grâce se trouve dans l’air d’Isabelle au quatrième acte de Robert, quand elle défait ses nattes devant le chevalier normand et balaye le plancher du théâtre avec les robes coûteuses de l’administration : trente-deux fois.

Le chic …

Il est difficile d’évaluer dès ce début combien de fois le mot chic pourra être compté quand sera venue la fin de cette esquisse. Pour qu’il ne soit pas trop apparent, il peut sans inconvénient, n’être plus souligné, mais le total sera énorme. Impossible, pourtant, de le dissimuler par des périphrases.

… Le chic se loge, avec le caprice du lierre, dans tous les interstices de la vie et de la société.

On a ou on n’a pas de fournisseurs chic. Les tailleurs, les modistes et les bottiers en boutique ne sont pas réputés chic. Ils sont classés comme fournisseurs de passants, d’étrangers sans bagages, de Brésiliens pressés.

Il y a des salons chic, sans raison appréciable : rien ne semble les recommander à l’empressement de ceux qui s’y rencontrent en foule, ni la naissance ni les alliances, ni l’esprit, qui n’est jamais chic, ni la beauté de la maîtresse de la maison, ni la délicatesse de la cuisine, mais presque toujours la fortune.

L’argent est toujours chic.

Certaines villes peuvent être chic. Rouen, Lyon, Marseille sont de grandes et intéressantes villes. Mais Bordeaux est chic.

On a beaucoup parlé de chapeaux, depuis quelque temps : depuis l’importation anglaise de chapeaux à forme un peu basse, ces chapeaux sont chic.

Les chapeaux très hauts, fortement cintrés, aux bords largement galonnés, affectant, par la courbe qui finit en pointe sur le devant et sur le derrière la forme d’un youyou renversé, et jouant, sur la tête du monsieur qui a commandé ce monument imposant, le rôle, non plus d’un chapeau, mais d’un chapiteau, — ces chapeaux-là, spécialement recherchés par les petits hommes qui veulent se grandir, ne sont pas chic.

Acheter des curiosités, des tableaux, là où ils se trouvent, même chez les marchands, n’atteste que du discernement, du goût et des notions d’art.

Acheter les mêmes objets en vente publique, c’est le vrai chic. On a poussé contre lord H… , quel chic!

Le chic adopte certains théâtres et refuse son prestige à certains autres qui, du reste, n’en sont ni plus ni moins prospères. Voici comment se distribue le chic en cette matière:

THÉÂTRES CHICS :

OPÉRA (Excepté les jours où les étrangers affluent en veston et en casquette).

THÉÂTRE ITALIEN (Selon les jours. Jamais les jours de ballet).

THÉÂTRE-LYRIQUE (Quand les directeurs s’y ruinent).

BOUFFES-PARISIENS (Des intermittences).

VARIÉTÉS (Variable).

PALAIS-ROYAL

PAS CHICS :

THÉÂTRE-FRANCAIS ODÉON OPÉRA-COMIQUE GAITÉ VAUDEVILLE GYMNASE PORTE SAINT-MARTIN (Tous chics les jours de première représentation)

JAMAIS CHIC :

AMBIGU

Ce tableau indique que les théâtres de la colonne supérieure ont des clientèles, des spectateurs qui s’y donnent rendez-vous et s’y retrouvent en toilette du soir, tandis que les théâtres de la colonne inférieure ne peuvent compter sur ces mêmes spectateurs que pour les premières représentations.

Cela n’est qu’une variété de la chalandise et n’établit aucune supériorité des uns sur les autres, les gens chic n’ayant ni plus de goût ni plus d’argent que ceux qui ne le sont pas.

Le sport comporte le chic dans ses variétés. La chasse, l’équitation, le patin, sont chic ; la pêche, la natation, le canotage, ne sont pas chic. Les steeple-chases sont, malgré des efforts intéressants, moins chic qu’ils ne l’étaient au temps des steeple-chases de la Croix-de-Berny.

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Comme nous le disions pour les théâtres, l’absence de chic n’est une mauvaise note ni pour les personnes ni pour les choses, mais ce qui est délicieux à observer, c’est le chic raté, le faux chic. Ainsi sont faux chic :

Conduire un dog-cart dans une promenade élégante. Aller aux courses dans un stage traîné par des chevaux à fausse queue et à grelots. En revenir avec sa carte de tribune fixée au chapeau ou à la boutonnière de son paletot. Se mettre à plusieurs pour faire courir un seul cheval et jouer à l’éleveur en prenant une part dans la propriété d’un carcan, en un mot, être quart de cheval, comme on est quart d’agent de change.

Quand, après d’inutiles tentatives, un chercheur de chic voit qu’il n’arrive pas, il se décide quelquefois à tailler une banque de baccarat. De deux choses l’une : ou il gagne, et c’est autant de pris ; ou il perd une cinquantaine de mille francs. Le lendemain, les pontes vont répétant partout: « Un tel s’est flanqué une culotte .» Et le voilà proclamé, reçu chic.

Arriver tard dans une maison où l’on est invité à dîner est très chic, et cela n’est en réalité qu’insolent.

Avoir pour maîtresses, non plus des grisettes décrassées, mais des Hongroises, des Polonaises, des Valaques, c’est se couronner de chic.

Ce qui n’est jamais chic, c’est d’être amoureux. 

Stock-Kampf

SELON VOUS, Qu’est-ce qui est chic et qu’est-ce qui ne l’est pas ?

NOUS ATTENDONS AVEC IMPATIENCENCE VOS PROPOSITIONS. CHIC !…


 

4 commentaires sur “CHIC OU PAS CHIC ?

  1. Nicolas Esprime dit :

    J’aime bien regarder la pluie qui tombe parce que quelque chose bouge dans le paysage. Cela oblige également les gens à bouger et à râler encore plus. Si vous prenez un taxi et que vous dites « chouette, il pleut », en général le chauffeur vous regarde avec une haine… ! comme si vous étiez le responsable de ce temps là. Je trouve ça chic d’être le maître du temps. Alors vous ajoutez : « J’espère que demain il pleuvra aussi » « Ah, non crie l’autre, parlez pas de malheur ». Cela me rappelle Cocteau : « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. »

    Cours termes, Roland Topor, éd. Dumerchez, coll. Mascaret, 1994 (ISBN 2-904924-40-6), p. 81

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  2. Nicolas Esprime dit :

    Docteur Chic-Chic
    N’a pas d’clinique
    Il reçoit dans sa garçonnière
    Y a toujours de la musique
    Et du porto dans un grand verre

    Roland Topor, http://www.deezer.com/fr/album/5982538

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  3. Nicolas Esprime dit :

    J’allais plutôt […] en discothèque […] sinon c’était des copains qui eux aimaient beaucoup le jazz, mais moi en fait je trouvais toujours un peu louche leur amour pour la musique ; parce que la musique systématique partout ça m’embêtait et il fallait se positionner musicalement et ça m’embêtait aussi. Je trouvais qu’il y avait un côté toujours pour faire chic avec la musique.

    Roland Topor, http://myspace.com/363761628/video/topor-et-la-chanson/62836767

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    • Nicolas Esprime dit :

      J’aime beaucoup quand Gainsbourg parle de la chanson, avec Guy Béart totalement con qui disait « c’est un art », bon ben bien sûr mais Gainsbourg était beaucoup mieux en disant « mais non ! ». Et je trouve que c’est quand même plus chic, plus dandy.

      Ibid.

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