DE L’ÉGAREMENT À TRAVERS LES LIVRES

« NE CROYEZ PAS TOUT CE QUE VOUS LISEZ » …

par Mary Kang

 Eric POINDRON nous a piqués de biblionomadie en Mars 2008 (Magazine du Bibliophile n°71) :  « Avec quelques amis… il nous arrive d’imaginer des repas de garçons où la bibliophilie et la belle chair(e) font sacré mariage. Le Cénacle Troglodyte, cette société discrète, est la résurgence d’une assemblée fondée voilà quelques siècles par plusieurs écrivains célèbres que nous évoquerons au fil du temps ». Si l’expérience était « à suivre, bien lu et bien entendu… », les résultats se révèlent impressionnants.

De « fantaisies, digressions et propos de bibliophiles », nous voilà vite frappés de bibliopathonomadie, pathologie « De l’égarement à travers les livres« . Cause insidieuse et manifestation essentielle : « qui lit trop devient fou ».

Plus qu’une maladie, un syndrôme, proche de l’onirobibliomania qui affecte « les romanciers prolixes et les lecteurs insatiables ». Même si ces troubles « demeurent une énigme pour le corps médical » le caractère combiné de ces deux avidités suggère un remède très simple. Sans livre, plus de contagion, ce qui implique avant tout d’éradiquer les libraires et d’interdire les bibliothèques, personnages et lieux de mémoires, de rencontres et de tentations. Mais tel n’est pas le propos, bien au contraire !

Autant adopter une attitude méfiante ! Car combien sommes nous à être atteints, sans le savoir ? Et s’il existe une solution diluée, la recette en repose sur un dosage frénétique.

Commençons par la fin de cet ouvrage déjà qualifié « d’inclassable » : « l’auteur de ce livre… n’est peut être pas l’auteur de ce livre. L’auteur-lequel des deux ?-fut en apparence un collectionneur de gigognes… »

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L’INSOLITE DES CABINETS DE CURIOSITE

 Eric Poindron est né en 1966, sous le signe avéré des Poissons et à venir de « l’insolite ascendant fétichiste ». Il a connu plusieurs vies antérieures au gré de ses métiers (par exemple représentant en batteries de cuisine qu’il déballait en modèle réduit pour ne pas traîner trop de casseroles). S’il avance masqué, il n’a pas imaginé de « pseudonyme saugrenu, pour mieux se cacher » et signe ce livre sous sa véritable identité. Avec un tel patronyme, on sourit à sa réussite lorsqu’il précise « mes poches sont trouées ».

Collectionneur obsessionnel (même « des perles littéraires »), Eric Poindron adore les livres, bien sûr, mais se passionne aussi pour les cabinets de curiosité (on peut visiter le sien) et annonce des études « en chantier » ou « en grand dérangement » (selon son expression) sur ce sujet.

« Piéton parisien », installé à Reims, Eric Poindron a créé les éditions du Coq à l’Ane, (cela ne s’invente pas mais il l’a fait !) qui, en quinze ans, ont publié une quarantaine d’ouvrages sur la Champagne, sa gastronomie, sa culture populaire ainsi que le Dictionnaire Jean de la Fontaine et Talleyrand chez nous. Il dirige désormais la  collection « Curiosa e& caetera » aux éditions du Castor Astral ce qui annonce des constructions subtiles.

Le narrateur, dont la démarche suit les pensées de notre auteur, conclut d’ailleurs : « Un personnage qui n’existe pas peut cependant cacher une existence inventée ».

Mais revenons au début de l’histoire… ( mais si, tout cela prendra sens…) et à cet avertissement dès la première phrase : « Il se peut que tout ce que vous allez lire ne soit pas vrai et ne soit jamais arrivé ».

Pourtant, tout cela peut vous arriver si simplement…une sensation de vertige ? Déjà ?

Voilà : dans une librairie de livres anciens, le narrateur croise, « presque par hasard », un étrange professeur qui détecte en lui les symptômes du lecteur compulsif. S’en suivent des rendez vous (parfois épistolaires) espacés de lectures d’ouvrages « sans valeur » prêtés par cet étrange médecin avec ce commentaire : « Cela peut vous intéresser… vous êtes atteint du syndrôme du bibliophile Jacob, de son vrai nom Paul Lacroix ».

« Lacroix, un nom lourd à porter » … et Jacob ? L’échelle ou le puits ? LE CENACLE TROGLODYTE

Stigmate d’enchevêtrement, cette autre appellation de la bibliopathonomadie, se superpose avec un des codes d’une assemblée mystérieuse, le Cénacle Troglodyte, ou la Bibliothèque de Babel.

Ses origines peuvent être liées à l’Ordre du Temple, voire à celui d’Ormus, mais se déterminent de manière certaine au 26 janvier 1825, lors du sacre de Charles X, à Reims, « une des plus invraisemblables villes de la géographie du conte », selon Victor Hugo. Si elle voit le jour dans un café, la « maison Gardez » elle devient souterraine grâcé à la générosité de Gustave Kopf qui l’installe dans une « grande voûte creusée sous une cave ».

De tout temps, vingt quatre membres dans cette société secrète, comme les heures de la ronde du jour à la nuit. Lorsque l’un d’eux disparait, son remplaçant se trouve suggéré, observé, puis accepté avant d’entamer un parcours initiatique. Des missions diverses sont distribuées, mais seize colporteurs (sur les vingt quatre affiliés) sillonnent le territoire, en quête d’informations ésotériques et de pages infernales, entre légendes et magie, car « il est temps de comprendre, de secouer le joug des puissances invisibles et d’apercevoir la main qui régit ». Démêler le vrai du faux, orienter le récit vers la vérité, et préserver ces mystères révélés des menaces du cartésianisme et du positivisme.

Après 1918, les motivations du Cénacle changent : « plus question de réunir des textes occultes mais au contraire d’édifier une bibliothèque de la connaissance ». Qu’importe « l’emballage » pourvu qu’on ait « le texte et ses secrets », désormais plus de 30 000 titres, inventoriés tous les deux ans.

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UN DEDALE SANS FIL D’ARIANE

Très certainement chaque réunion de ces détectives littéraires se clôture par un repas convivial. Les femmes y sont elles conviées ?

Pour digérer ces informations, une gorgée d’eau de vie de Licorne ? Surtout pas ! Car encore plus fatale devient la glissade dans le tunnel onirique : « des maux aux mots…un saut de puce ou un miroir à traverser…Alice au pays des merveilles c’est peut être moi ! »

Attention aux doubles identités des personnages croisés dans le labyrinthe, magicien- explorateur, hérétique-parfait, bizarre-savant, mais aussi aux mélanges de générations, ne pas confondre Jacques Collin de Plancy Jacques avec David et ne pas craindre les alchimistes, vampires, farfadets, sylphes et autres apparitions fantastiques.

A l’exacte moitié de la progression (p 94 sur 188) le narrateur (l’auteur ?) devine le lecteur « déboussolé »: « je ne suis pas un écrivain et je n’écris pas un roman. Je me moque des frontières littéraires et tords le cou à la fiction. La fiction c’est cette histoire secrète de la littérature que nous devons dénicher. Le journal du narrateur se fait essai et les confidences supposées se font romanesques… » Voilà qui ressemble à un trousseau de clés permettant d’ouvrir les portes du dédale, sous réserve de déterminer celle qui s’adapte à chaque serrure. Pour Alice la difficulté est de taille !

Fausse piste de toute manière, et risque de voir la déambulation se prolonger car un avertissement définif est assené : « pourtant chaque fois il (le narrateur) coupe le fil d’Ariane qui le relie à son lecteur » . Diablerie ! Cette trahison ne permet pas rebrousser chemin, ni de démêler l’écheveau, ni de défaire les noeuds…mais alors, le titre n’est pas trompeur ? Le but, c’est l’égarement ? Confusion du paradoxe !

Certes des étapes de repos sur le parcours. Par exemple la mésaventure de cet écrivain, enrôlé dans la Grande Guerre, et qui, victime d’un pari avec le héros de ces romans, doit déguster une tourte à la cervelle avant d’être tué le lendemain au front. Mais très vite il faut repartir.

« Entrez dans mes histoires et débrouillez vous! Si vous vous égarez, souvenez vous que je suis le gardien et non l’auteur ». De Voltaire à Gérard de Nerval, en passant par Edgard Allan Poe, Lewis Caroll et Robert Louis Stevenson, sans oublier Lovecraft, la promenade bouscule les références littéraires et nous trompe par des repères factices.

Seule issue de secours, revenons très légèrement sur nos pas, car la page 95 n’est pas si loin . Le narrateur y précise de manière liminaire : « les écrits, mes écrits, ressemblent moins à un livre qu’à une confession. Ici, vous ne savez rien de l’auteur, et vous apprendrez presque tout de lui. Dérouler la vie des autres, c’est un peu se raconter ».

UN SEMAPHORE POUR GARDER LE CAP

Secouons le narrateur, ce guide déroutant, pour y retrouver Eric POINDRON, esprit bateleur, et lui arracher quelques cartes : dossier scolaire peu fameux, gardien de nuit dans un musée, autodidacte . Il fait des recherches, participe à des conférences et prend des notes sur un petit carnet qui ne le quitte jamais. Tous les livres ou presque l’intéressent. Grâce au professeur il va devenir un colpoteur, donc un marchand ambulant en quelque sorte, un éditeur aussi pourquoi pas, quand on se souvient de la petite collection éponyme. Voilà d’étranges ressemblances avec la biographie de notre auteur.

Logique que nos pérégrinations s’orientent entre des murs de livres, au milieu d’objets insolites, de squelettes blanchis, de crânes évidés et d’animaux empaillés. Mais dans cette ambiance surnaturelle, peuplée de personnages pré-révolutionnaires et du début du XIXè, comment ne pas perdre la tête ?

Il suffit d’un sémaphore pour garder le cap ! Le croyez vous ? Pour jeter l’encre Eric POINDRON  a longtemps vécu au pied d’un phare lumineux posé dans les vignes « d’un grand cru »!

Et le chemin est effectivement éclairé : en fin (oui en deux mots), au dernier chapitre, ou presque, sans avoir connu de découragement, de frayeur, de fatigue, ni manqué de « souffle, patience et clairvoyance » « la porte reste ouverte ». Dans les circonvolutions de notre esprit, du rêve à la réalité, il n’y a qu’un pas, et réciproquement.

Vous avez tout lu ? Vous aimez la « frontière poreuse entre la littérature et la vie » ? Tant pis pour vous !

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© Mary KANG pour le Magazine du bibliophile

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