LE PROCÈS DES CHATS FANTÔMES

Alexandre Dumas père, dans je ne sais plus quel ouvrage, indique plusieurs moyens pour être désagréable à ses colocataires, et par contrecoup à son propriétaire: le tir au pistolet, avec le bruit de la détonation de l’arme, et celui de la balle s’aplatissant sur la plaque de tôle est particulièrement recommandé par l’auteur des Trois Mousquetaires ; il est moins classique que les gammes du piano, plus ingénieux qu’un perroquet dressé à crier, et particulièrement irritant.

Le plaideur qui comparaissait en personne, à côté de Me Jean Dumont, son avocat, à la 5e Chambre, n’avait probablement pas lu le volume de Dumas, sinon il en eût certainement fait son profit, car, aux dires de Mes Lalou et Dumont, c’est une lutte sans merci qui s’est engagée entre un locataire de la rue des Écoles et son propriétaire. Le locataire demande l’expulsion de la concierge, qui, paraît-il, l’outrage sans cesse, et le propriétaire veut se débarrasser d’un locataire qu’il trouve plus que tumultueux. La lutte remonte loin ; elle est pittoresque.

Le locataire est un médecin colonial; lorsqu’il vint habiter, rue des Écoles, un appartement de 2000 francs, il amenait avec lui quatorze chats siamois, souvenirs d’Extrême-Orient, petits félins au poil jaune ou gris, à la tête noire, aux yeux de panthère, et qui ont un miaulement tout particulier, une sorte de rugissement de petit fauve. Animaux rares, qui ont du reste un régime spécial; ne mangent guère que du riz et du poisson – hareng ou colin – colin de préférence.

Mais quatorze chats siamois dans un appartement ne vivent pas, tout en mangeant du riz, sans bondir, rugir et répandre des odeurs caractéristiques. C’était une petite ménagerie. Le propriétaire demanda et obtint en référé l’expulsion des quatorze chats. Les habitants de la maison virent donc avec joie partir la ménagerie. Mais, quelques jours après, les cris, les miaulements recommencèrent, et l’appartement avait toujours son odeur de fauves.

Le propriétaire envoie vite un huissier pour constater que les chats sont revenus malgré l’ordre de justice. L’huissier visite l’appartement, inspecte, ne découvre aucun chat, mais pourtant il les entend miauler, et ses narines perçoivent leur odeur. C’était tout simplement un phonographe qui, ayant enregistré les cris des chats, les reproduisait à tours de manivelle. Le docteur aimait tant ses animaux qu’il avait voulu conserver leur souvenir; et chimiste, il savait fabriquer des substances qui lui donnaient l’illusion d’avoir toujours autour de lui l’odeur pénétrante des quatorze chats asiatiques mangeant du riz et du colin.

Tel est du moins le récit du propriétaire. Depuis lors, la lutte a continué, et le propriétaire demande au Tribunal de l’autoriser à faire la preuve de ce :

Que le locataire a fait signer à trente hôteliers du cinquième arrondissement une pétition dénonçant – à tort- le propriétaire au bureau des garnis comme tenant des appartements meublés non déclarés ;

Qu’il l’a dénoncé au bureau de l’hygiène comme ayant dans ses caves un établissement clandestin d’élevage de lapins.

(Ce qui a nécessité la visite des membres du bureau et fait ouvrir toutes les caves.)

Il lui reproche :

D’avoir ouvert toute une nuit le robinet d’eau de la cuisine, ce qui fait des coups de bélier dans la canalisation ;

De s’être, en janvier 1913, amusé à labourer avec son parapluie le plafond de l’escalier.

Le président, M. Blanc, aurait voulu réconcilier, si possible, ces plaideurs, et apercevant le locataire à l’audience, il lui a demandé pourquoi il ne quitterait pas à l’amiable son appartement pour faire cesser cette lutte continuelle. Le locataire a répondu qu’un déménagement lui coûterait cher, mais qu’après tout, il réfléchirait.

À quinzaine le Tribunal jugera.

Article paru dans le Figaro du 30 octobre 1913.

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Et un salut félin à Nicolas Esprime pour l’image dégotée.

Un commentaire sur “LE PROCÈS DES CHATS FANTÔMES

  1. Michel Wallon dit :

    Déclin

    Pendant longtemps, ce matou avait fait régner la terreur parmi les souris du quartier. Il avait été un caïd, un seigneur, un tyran, dont le nom seul glaçait d’effroi la gent trotte-menu de l’endroit.
    Or voici que depuis peu il montrait les signes d’un certain affaiblissement. Oh ! Des signes très ténus encore, mais assez nets : sa vue n’était plus aussi perçante et sa détente n’avait plus la fulgurance d’autrefois. En tout cas, lui dont la patte était quasi infaillible, il lui arrivait de plus en plus souvent de rater sa proie.
    Bien entendu, le bruit de ce déclin s’était vite répandu dans le quartier, et toutes les souris observaient son progrès avec un intérêt déjà mêlé d’amusement. Car – c’est bien compréhensible – dans la gent trotte-menu, on se réjouit toujours de la baisse du pouvoir d’un chat.

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