CRÂNOPHILIE

Par Matthieu Hervé

Certains écrivains portent leur bibliothèque dans leurs œuvres. À les lire on peut aisément retrouver les auteurs qu’ils apprécient et qui les influencent. Souvent, ces auteurs se lancent aussi dans un jeu de références, de citations et d’allusions plus ou moins codées, des séries de liens intertextuels, comme autant de brèches entre la réalité et la fiction, qui parfois deviennent aussi importantes et stimulantes que le récit proposé lui-même. Je pense évidemment à Borges ou Lovecraft, qui ont su rêver des livres et retrouver, en clin d’œil ou en hommage, des personnages de l’imagination d’autres auteurs.
Et c’est vers ces auteurs là qu’Eric Poindron se tourne dans Le collectionneur de providence, ou petit traité de crânophilie. De façon explicite d’abord, puisque son histoire est dominée par la figure inquiétante de Lovecraft. William Hope Hodgson, écrivain fantastique de renom, collectionneur d’ouvrages rares, débarque dans une gare inquiétante, au pied des montagnes noires, à la recherche d’une maison isolée et d’un ouvrage rare au titre évocateur De la Bibliotaxidermia ou du bel art de la conservation après l’assassinat. Il est mis sur cette piste après la découverte, dans les pages d’un autre vieux livre déniché chez un bouquiniste, d’un message signé de Lovecraft lui-même, faisant référence à des actes maléfiques. Alors perdu dans un chemin sombre, malveillant, il sera secouru et invité par un homme qui se révèlera également s’appeler Lovecraft, sorte de double fantasmé de l’auteur américain. Le ton est donné, une aventure dans et avec les livres, en même temps qu’elle traverse ces paysages menaçants et ces grandes maisons lugubres.
Mais plus que l’intrigue elle-même, (sur laquelle je ne m’attarderais pas, pour ne pas en dévoiler les péripéties, qui suivent aussi cette tonalité mêlant baroque et gothique, érudition et perversion macabre) c’est davantage le jeu entre fiction et réalité, fantasmes et hallucinations du personnage, qui semble motiver le récit et lui donne son relief. Car William Hope Hodgson est un écrivain réel, avec une biographie et une œuvre de fiction riche. Pour ceux qui ne connaissent pas (moi le premier), nous sommes renvoyés à une courte notice biographique, (des descriptions subjectives, ouvrant parfois, au détour d’une digression, une autre piste, liée ou non au récit central) la première d’une série sur des écrivains (comme Robert Bloch ou Marcel Scwhob), des aventuriers, des occultistes ou des peuples surnaturels par exemple. Concrètement placées au centre du récit, l’importance de ces notices est ainsi mise en avant. On y trouve alors un ensemble de références, qui prennent leur importance dans l’intrigue principale, non pas en la réorientant, mais en y associant de nouvelles entrées de lecture, des strates qui se superposent les unes aux autres, changeant implacablement la texture du récit. On y apprend, par exemple, mais comme en passant, que l’ami d’Hodgson, le personnage central, est dans la réalité le héros de la plupart de ses romans fantastiques. Le récit semble alors déborder, se plonger en mille miroirs, dans lesquels il se reflète et se décale. Et ce décalage constant en est sa dynamique, sa base instable et mouvante.
Sous les airs d’une nouvelle gothique, concrètement contaminée par l’influence fantastique de Lovecraft, Poindron offre donc un récit en trompe l’œil. On pense d’abord à un jeu, un jeu malin qui est aussi une relecture des œuvres dont il se nourrit. Mais à mesure que la lecture progresse, le sens du jeu nous échappe, la somme des références, les liens qu’elles tissent entre elles, le transforme en une sorte de labyrinthe mystérieux, dans lequel il n’y aurait pas d’issue, ni sens ni vérité. Ou que celle-ci n’aurait de cesse de se dérober, que ce glissement en constitue justement l’essence.
C’est d’ailleurs ce qu’Eric Poindron pointe, dans une ultime pirouette. Après la nouvelle, en deux épilogues, il tente en effet de raconter sa propre rencontre avec John B. Frogg, auteur de la citation, « derrière la vérité se cache une autre vérité. Laquelle est la vérité ? » et de l’ouvrage recherché par Hogdson. D’une certaine manière, il est donc aussi au centre de la nouvelle qui précède. Poindron décrit les traces fictives de l’existence de Frogg, en le replaçant dans une réalité plus palpable, plus contemporaine. Mais ces épilogues seront finalement une autre manière d’ouvrir le récit, de ne pas le terminer, de lui offrir une ultime ramification. Comme si l’histoire contée auparavant n’était qu’un subterfuge, où le prélude d’une histoire qui se trouve ailleurs et qu’il faudrait fouiller et prolonger.

N. B. A noter au passage le travail de la maison d’édition les Venterniers, que je ne connaissais pas auparavant, qui propose des livres faits-main, ici un livre magnifique, un bel objet en soi et qui, à l’époque du numérique, en ajoutant d’autant au côté fantastique et sophistiqué de l’histoire qu’il contient, nous donne l’impression de lire un livre qui n’existe plus.

Le Collectionneur de Providence, ou Petit Traité de Crânophilie, suivi de L’Affaire John B. Frogg ou le mystère de la citation de l’écrivain mystère Eric Poindron, Editions les Venterniers.

© Matthieu Hervé pour Nocturama

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