POMME D’HIVER

En ce soir d’un faubourg de brume
Le peintre moscovite m’a raconté
comment peindre le silence de la nuit
 
Deux hommes apportaient un cercueil
et buvaient un vin sacré sur le couvercle
dernière agape du cadavre
 
Dans l’ombre bleu et blême d’un réverbère
Le public riait de mauvais coeur
Le peintre tanguait, comme une Russie de pacotille
 
« Je comprends le texte parce que c’est ma vie avant » a-t-il dit
Je n’ai pas compris
Il était question pour lui des amis enfouis sous l’Amérique
sous l’Afrique
sous la terre
Enfouis partout
Les amis de l’académie de peinture,
les amis qui étudient les couleurs et la peinture françaises,
les amis qui lisent Pouchkine en pleurant
les amis qui boivent la vodka jusqu’à mourir
 
À Moscou le peintre était tombé sur le trottoir
Après une escalade
parce qu’il avait oublié ses clés
Effondré écrasé
et que sa fenêtre était au quatrième étage
 
Un autre peintre s’était jeté sous le métro
par dépit de l’Histoire
qui met du temps à rendre les artistes et les ouvriers heureux.
Puis un autre peintre
et un autre peintre encore
étaient morts en prison
pour trafic d’utopie.
 
Sur la toile du peintre,
on pouvait encore imaginer le cadavre,
le vivant,
avant son départ
 
sa démarche syncopée par une jambe raide,
son regard qui traversait les silences,
ses mots qui se répétaient sans cesse
parce qu’il était fou
ou que les autres le croyaient
 
Quand la nuit est venue, avec le peintre, nous avons écouté une dernière fois les grincements musicaux d’un moulin d’enfant.
Petite comptine sans parole de rien du tout
des jours d’avant
quand il fait bon marcher et pleurer avec l’ami
 
En gagnant la forêt,
aux pays du labeur et des foudres invisbles
là-bas où le fleuve fait des boucles
le peintre m’a raconté l’histoire du monde sibérien
et des chamans
 
Retranché dans une Datcha
usé par la peinture et la mélancolie de son peuple
le peintre avait quitté femme et enfant le temps d’un hiver
Une nuit sans vague-à-lune, il s’était réveillé.
Un bruit comme un souffle de rien
Dehors, sur l’arbre, une pomme était tombée
Une simple pomme d’hiver
À la fenêtre, peintre moscovite avait vu la pomme,
imaginé la chute
écouté la musique du fruit
et salué le dieu des arbres
 
« L’histoire de cette naissance eut lieu entre la pomme et moi. Il n’y avait plus d’autres vies, ma fille et ma femme ne comptaient plus et ma femme n’aurait pu comprendre. Tu verras, c’est difficile d’avoir un enfant, il faut savoir fuir, parce que ta femme ne comprendra jamais. La pomme m’a ouvert les yeux : c’est le seul moment d’une mémoire, quand personne ne peut te comprendre et t’aider. C’est l’instant où tu es vivant. »
 
Le peintre n’a jamais eu de nom
Pomme d’hiver
petite pomme
qui résonne
 
J’ai quitté le peintre et sa Sibérie,
en me promettant de revenir
 
Dans la forêt aux brouillards,
les mots d’un ami disparu
sont revenus
 
J’ai écrit avec bâton, dans la neige
 
« Ce que je dois écrire ne s’étranglera pas dans ma gorge
Les tourments disparaitront dans des barques ailées et volantes
Je ne sais presque tout de ceux que j’aime »

giphy

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