CRÂNE PASSION

Splendeur hypnotique de l’abysse, également effroi, vraies fausses vérités ou faussement vraies ou bien vraiment fausses ou bien passablement exactes ou bien partiellement erronées, fiction nuisant à la réalité – à moins que ce ne soit l’inverse – références fiables et citations extravagantes, sens multiples invraisemblables, en un mot : enchevêtrements. Balancement, binôme, entre-deux, yin et yang, pourtant ni tout l’un, ni tout l’autre ; il n’y a pas de gauche ou de droite, de nord ou de sud, mais l’infini des nuances qui se masquent toutes, le labyrinthe de l’à peine croyable.
Quand l’aura-t-on quittée, la trop confortable route de l’évidence dans Le Collectionneur de Providence ou Petit Traité de crânophilie, très brillante nouvelle fantastique d’Éric Poindron ? Sera-ce dès l’incipit, au sortir du train du héros, William Hope Hodgson, vrai vivant cependant ? A moins que l’on se sera détourné du droit chemin dès les citations en exergue, celle de John B. Frogg notamment ?
 
« Derrière la vérité, il existe une autre vérité ; laquelle est la vérité ? »
 
Main dans la main avec Hodgson, on croira d’abord s’aventurer dans un récit de Poe. Et puis, non. Ce sera un autre panorama. La rassurante dimension soudain en percutera une autre. Fiction teintée de réalité, à présent historiée d’une once de fiction. Le cocher H.G. Wells, l’hôte « biblio-phrénologue » Lovecraft, les livres rares et… la collection de crânes cirés portant mentions manuscrites.
Loin de la vanité baroque en laquelle voisinent couramment livres et crânes humains, le rapport s’inverse ici comme dans une messe noire, le luciférien prenant le pas sur la paix des tombeaux.
Éric Poindron écrit avec une habileté, une souplesse déconcertantes : graduellement, son récit avance et, sans coup férir, bascule d’une région à une autre, de la route sombre à la librairie, de la salle à manger à la biblio-crânothèque. Aussi le lecteur zigzague-t-il malgré lui de l’appréhension à la crainte, de la stupéfaction à l’horreur. L’auteur manie avec brio un certain illusionnisme stylistique, d’un classicisme mâtiné de références nombreuses qui ne s’interdit ni le croisement ni le dépoussiérage de celles-ci. D’aucuns diraient une forme manifeste de modernité.
 
N’en étant pas à son coup d’essai, Éric Poindron s’est déjà révélé un auteur prolifique. Son blog en témoigne. Il est également un habitué des éditions les Venterniers qui ont fait, avec cette publication, une œuvre admirable, dont il serait injuste de ne pas dire un mot. Car l’opus a bénéficié des soins les plus attentifs, avec un choix vigilant de papiers de bons grammages et deux plats « épaissement » cartonnés qui raviront les bibliophiles soucieux tout autant de leur livre que de leur vanité. La première de couv’, ajourée de six carreaux comme une fenêtre que le lecteur s’apprête à ouvrir sur le verbe, dévoile six crânes rigolards.
Et il y aura de quoi rire ! Parce qu’en dépit de leur souriante hideur, n’aurez-vous pas déjà pénétré leur infernal royaume ?
 
 Le collectionneur de Providence ou Petit traité de crânophilie, suivi de L’affaire John B. Frogg ou Le Mystère de la citation de l’écrivain mystère  de Eric Poindron, éditions les Venterniers, 2016.
 
© David-Georges Picard pour GAUDRIUME LIBRIS / Ingrédients : 100 % de livres, sans conservateur (ou presque)

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MYSTÈRE

Peut-être que, tout comme nous, vous vouez une véritable passion à Gérard de Nerval ?
Savez-vous que dans la nuit du 1 octobre 1838, alors qu’il revenait d’un voyage en Allemagne avec Alexandre Dumas – et son Ida Ferrier –, il s’arrête à Troyes, quittant la voiture sans la moindre explication. Nerval s’enfonce dans la « nuit profonde », comme il l’a écrit. Dans Les Nuits d’octobre justement. « Des corridors, – des corridors sans fin ! Des escaliers, – des escaliers où l’on monte, où l’on descend, où l’on remonte, et dont le bas trempe toujours dans une eau noire agitée par des roues, sous d’immenses arches de pont… à travers des charpentes inextricables ! Monter, descendre, ou parcourir les corridors, et cela, pendant plusieurs éternités… Serait-ce la peine à laquelle je serais condamné pour mes fautes ? »

Nerval ne donnera jamais la moindre explication. Que cherche-t-il à Troyes, terre de templiers ? Est-il sur les traces de Rachi, le talmudiste médiévale ; a-t-il un rendez-vous secret dans la ruelle aux Chats ?

Nous connaissons la fascination de Nerval pour les sciences secrètes et occultes et pourtant, aucun biographe officiel n’a mentionné cette disparition. Durant plusieurs jours, Nerval n’existe plus.

Alors voilà pourquoi nous existons.

Le chercheur est un homme de raison. Le détective littéraire est un homme de terrain et d’intuition. Et peut-être doué d’une incurable imagination. Il fouille dans les archives certes, il est là aussi pour rétablir la vérité, mais il enchante aussi.
Appelons cela, les coulisses du mystère.

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NUIT(S), FOLIE, FANTÔMES

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Par Jérôme Bolteau, ancien libraire

« … Pardon ?  « Nuit(s), folie, fantômes & quelques masques » d’Eric Poindron, oui, bien-sûr, je l’ai lu, et je tiens à préciser que je l’ai au préalable acheté.

Ce ‘pas grand chose’ m’a par exemple fait me rapprocher en quelque sorte de Claude Seignolle, vous connaissez ? Non ? Et ben, moi, comme ce Eric, nous avons rencontré Monsieur Claude à la bibliothèque, en province, par hasard, y a quelques années. Non, pas dans la même bibliothèque. Oui, revenons au livre, oui. Ce bouquin « Nuit(s), folie, fantômes & quelques masques d’Eric Poindron » ne ressemble vraiment à rien, rien d’habituel, ‘rien de commun’ comme disait Corti (José, ou Philippe, je sais plus), parce qu’il n’y a même pas de boussole pour s’orienter dans le brouillard de ces pages reliées par des mains toutes humaines, lesquelles ont, dans le désordre, noué, découpé, imprimé, collé, massicoté, numéroté et daté au crayon de bois/à papier, …ces même mains ont aussi inséré une carte de visite, manuscrite au verso. La neige tombant dans la cave.

Ni un roman, ni un recueil de nouvelles/poèmes, ni un journal intime, ni un guide touristique/philosophique/culinaire/bibliographique, ni un catalogue, ni un lexique.

Pas non plus une autobiographie masturbatoire du genre de celle proposée en dépôt par un Thénardier qui confie au libraire être inquiet d’avoir égaré tout à l’heure un billet de banque dans les pages d’un de ses exemplaires. Chamisso au château de Boncourt en 1793. Y a quand même des photos, un peu, même si pas en couleur, et des contributions d’autres personnes, dont Beigbeder, mais pas que non plus. Y a quoi d’autre dedans ? -Jean-Baptiste Grenouille/John B. Frogg – … Et ben, en fait, y a comme qui dirait un sommaire sur la première de couv’, la fameuse boussole, mais sans indication de numéros de pages… -Traité de la délation, éditions Cortex Frères, Rodolphe Trouilloux clerc de notaire, avocat, détective (1887-1922).

Qu’à cela ne tienne, je vais placer un signet à chaque partie/chapitre annoncé, au fur et à mesure de l’avancée de ma lecture, afin de compléter ce sommaire sommaire : Impossible : les pages ont beau comporter au minimum une astérisque, voire parfois même un titre dans les espaces séparant les paragraphes, et toujours un numéro entres crochets en bas à droite/gauche, l’encre semble être fantôme. Nerval/Daumal. La couverture et chaque page de ce bouquin sont une sorte d’âne rouge/Khun Chang Khun Phaen, ou jeu du taquin : dès qu’elle est manipulée, touchée, tournée, retournée, les lettres glissent et se recombinent en de nouvelles phrases toujours renouvelées. Les combinaisons semblent infinies, c’est pourquoi il est très difficile de retrouver un passage lu l’instant d’avant/d’après. En gros, sachet que vous manipulez, garni de petits cailloux colorés, un objet insaisissable. Sachet que vous manipulez, avec de ci de là, comme à la plage, une coquille, dont vous n’aurez pas la vulgaire et déplacée attention de cacher le Q.»

Témoignage recueilli un soir à l’aube, sur la Lande, par Jérôme B.

« Quelques éditeurs me promettent parfois de prendre mes textes si ceux-ci deviennent de petits guides estivaux, légers et fourmillant d’adresses touristiques. Toutefois, C’est exactement ce que je ne souhaite pas faire. Là où tel éditeur attend de bonnes auberges, je préfère des lits de fortune. Quand tel autre exige des parcours balisés et chronométrés, je n’ai que des culs-de-sac et des chemins de traverses à leur proposer. Alors je renonce aux commandes et j’écris pour moi. Les manuscrits restent dans mes tiroirs tout remplis de fantômes et de secrets. Par hasard heureux, quelques écrivains bienveillants ament quelquefois mes textes. J’ai préféré longtemps, et préfère encore aujourd’hui, leur reconnaissance à l’édition de livres simplifiés et caviardés. Je n’ai aucune impatience et crois que l’on a toujours raison d’attendre. A patient, patient et demi.»

Nuit(s), folie, fantômes & quelques masques d’Eric Poindron
, page [58], exemplaire n°32 daté du 30.09.2016, éditions Les Venterniers.

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CODEX GIGA ou « LA BIBLE DU DIABLE »

 
Bienheureux lecteur lave tes mains
Et manie le livre comme ceci :
Tourne les pages délicatement, évite
De toucher les lettre avec tes doigts,
Celui qui ignore l’écriture n’imagine
Pas que cela puisse être un travail, qu’il est pénible d’écrire ; la vue en est troublée, les reins en sont broyés et tous les membres souffrent cruellement.
Trois doigts écrivent, mais le corps entier souffre.
 
Complainte d’un scribe au VIIe siècle
 
 
Dans le jargon bibliophilique, un livre fantôme est difficile à dénicher puisqu’il ne reste à se place, sur les étagères publique, que le carton d’identité qui attestait de sa présence et de son existence.
Le Codex Gigas ou « Bible du Diable » n’est pas un livre fantôme.
 
 
« Codex Gigas ou « Bible du Diable »
 
Un moine anonyme du couvent des bénédictins
du village de Podlazice
près de la ville de Chrast
en Bohême de l’Est
en serait l’auteur
27 ans de travail
un seul homme
Début du XIIIe siècle.
Autour de l’année 1229
50,5 centimètres par 93 centimètres
ou 97
75 kilogrammes
les peaux d’au moins 160 animaux
624 pages de texte manuscrit
manque huit pages
312 feuilles de parchemins
quatorze textes différents
Ancien Testament
Nouveau testament
 
Manuel des prêtres
Liste des pêchés
Listes des pénitences
Ars medicinae
Formule médicale
Contre
La fièvre
L’épilepsies
Les autres maladies
Formules incantatoires
Calendrier nécrologique
Chronica Boëmorum
Chronique des Bohémiens
 
Et un diable
Griffu
Cornu
haut de cinquante centimètre
Qui fait la grimace
 
Souvent, la main se lasse
Avec le temps
Et l’épreuve
la calligraphie change
le copiste renonce
 
Ici, la calligraphie est la même
Vingt-sept ans de pureté
 
La légende
un moine
condamné à être emmuré vivant
Afin d’échapper à son supplice
Il promet d’écrire
en une seule nuit
le plus grand livre du monde
quand minuit approche
il implore le diable
de l’aider
à terminer »
 
Extrait de MARGINALIA & CURIOSITÉS, E. P. , Éditions Les Venterniers, 2015.
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Votre serviteur s’émerveillant devant le Codex Gigas, ou Bible du diable,
Prague, 2007, non loin de la célèbre – et cachée – porte des enfers,
chère aux sages kabbalistes.

ORTHOGRAVE & MANUSCRYPTE

L’imaginaire monastique a su inventer, par – ou avec – facétie, un démon particulier, appellé  Titivillus, et parfois « Tytyvillus », « Tutivillus », « Tutuvillus », afin d’excuser les erreurs et les fautes des moines calligraphes.
La répétitivité de la tâche des moines copistes occasionnait des erreurs et les mots étaient mutilés, déplacés, mal orthographiés ou tout simplement absents, et il fallait rappeler aux moines leur pêché d’inattention.
Ainsi ces derniers faisaient porter la responsabilité́ de leurs erreurs à ce petit diable, et se dédouanaient en écrivant au dos de leur copie : « Titivillus m’a fait faire cette faute. »
Il apparaît la première fois dans le « Tractatus de penitentia », écrit vers 1285 par John de Galles qui ajoute : « Quacque die mille / Vicibus sarcinat ille. »
Chaque jour, Titivillus devait trouver assez d’erreurs pour remplir son sac mille fois ; erreurs que le démon apportait au diable. Chaque erreur, comme un péché, était dûment enregistrée dans un livre face au nom du moine qui l’avait commise, afin qu’il soit énoncé le jour du Jugement dernier.
Et les moines de s’exclamer avant la moindre faute : « Puisse Titivillus ne pas remplir trop sa besace ! »
Même s’il disparaît peu à peu à la Renaissance, il demeurera longtemps dans l’imaginaire collectif puisque Shakespeare l’évoque dans le deuxième acte de son « Henri IV » et qu’au siècle dernier, le très sérieux dictionnaire de référence « The Oxford English Dictionary », mentionnait encore son nom dans une note de bas de page.
Extrait Marginalia & Curiosités, Eric Poindron, Éd. Les Venterniers
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L’ÉTRANGE QUESTIONNAIRE

Que de surprises vous attendent au détour de ce jeu de questions ! Derrière les portes entrouvertes par son auteur, une invitation à se découvrir et à faire connaissance. Qu’il suggère des réponses drôles, secrètes, fantastiques, oniriques, cet exercice vous amène peu à peu à un autoportrait hors du commun. Emportez-le dans vos cercles d’amis, il deviendra vite l’invité raffiné de toutes les réceptions. Livrez-vous à lui durant vos veillées solitaires à la bougie, il sera bientôt le confident de vos pensées légères, déconcertantes ou les plus extravagantes. L’ouvrage sied aux audacieux qui n’hésiteront pas à noircir toutes les pages de notes ou de croquis, comme aux timides qui feront avec ce petit guide inspirant les premiers pas vers le dévoilement de leur créativité.
Et pour mieux éclairer la lanterne du lecteur, Éric Poindron prolonge votre incursion dans l’étrange par des articles, fragments ou listes qui forment un délicieux florilège de curiosités.

 

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Outil précieux à qui souhaite animer des ateliers d’écriture, L’Étrange Questionnaire fournira aussi un véritable atout à l’enseignant ou bibliothécaire qui désire sensibiliser à l’écrit et à la lecture, au professionnel qui organise un séminaire, au bloggeur qui compte rédiger une page de présentation originale, etc.

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Illustration de couverture : Isla Louise
108 pages • 21 x 10,7 cm
isbn 979 1092752 28 1 • 14 euros
les Venterniers • collection « La Chambre forte »

BON ANNIVERSAIRE MONSIEUR CLAUDE SEIGNOLLE !

Samedi 25 juin, Claude Seignolle entrera dans sa centième année !
Bon anniversaire très cher Claude.
Cher Eric Poindron,
Poète et voyageur, frère aux découvertes insolites, aux amis multiples que je redécouvre dans votre excellent ouvrage « Voyage sous les belles étoiles » que l’ami Jacques Baudou a eu la bonne idée de nous faire savoir dans un dernier « Le Monde » et sur lequel je me suis précipité. Sachez que le nom seul de Stevenson me ferait dévorer le papier sur lequel on le republie. Vous avez fait le pèlerinage en un éclectique ouvrage., acceptez que le « beau (?) vieillard » rencontré sur une route de Lozère vous offre le produit de sa quête auprès des esprits anciens rencontrés avec tout autant de fascination que vous.
Le livre est ici dans son jus : pas d’autre littérature que celle qui naît autour de faits à l’état brut. En mon temps personne ne se souvenait de Robert Louis et pourtant tous en étaient plus ou moins contemporains. moi j’ai vu « d’en-dedans » ce que lui a vu « d’en-dehors » et à ce titre, mon affection pour l’homme francophone s’amplifie de reconnaissance.
Vous avez une chaude et féconde plume : des amis de tous les temps ; les votre sont en grande partie les miens que j’ai souvent honoré de livre-frère. Nerval = La nuit des Halles, ainsi que Restif, mon pote, aux témoignages gonflés de ses propres fantasmes. Tous ceux que vous dîtes : nos frères, c’est à dire nous.
Et je vous salue bien fort avec mes compliments sincères.

Claude Seignolle, 2001

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A découvrir :
Au Château de l’étrange, de Claude Seignolle, préface de Eric Poindron Le Castor Astral, collection « Curiosa & caetera »
Vous aimez les destinations improbables et les rencontres insidieuses, alors vous avez, hélas, frappé à la bonne porte! Spectres, apparitions, présences maléfiques, envoûtements et conversations avec l’au-delà font partie de l’effrayante visite.
Ici, point de fiction ni de sensationnalisme convenu. Claude Seignolle se contente de recueillir des témoignages qu’il met en scène jusqu’au grand frisson final. « Scribes des miracles et des peurs ancestrales », il archive, recense, éclaire, sans jamais juger.

Et s’il existait « autre chose » à côté de nos certitudes? Chasseur de fantômes avant l’heure, il nous convie au cœur des mystères : lieux maudits, voyages dans le temps, prémonitions, présences invisibles, magie et sorcellerie. Oui, la peur rôde dans ces pages… Voilà le lecteur prévenu !

 

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NUIT (S), FOLIE, FANTÔMES & QUELQUES MASQUES

Nuit(s), Folie, Fantômes et quelques masques, d’Eric Poindron :
un séisme poétique

par Félicia-France Doumayrenc

L’écriture poétique est-elle une nécessité dans un monde si violent qu’il devient, par instant, une quasi-obligation de faire une pause ? S’entourer de livres, s’accompagner de textes qui bouleversent, rassurent, interpellent n’est-ce pas un moyen de survivre à cette insurmontable pesanteur du quotidien ? C’est ce que nous donne à penser ce merveilleux livre, ce miraculeux séisme poétique écrit par Eric Poindron.

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Dès les premières pages, la magie opère. On pénètre dans l’univers particulier de l’auteur dont le monde ne peut laisser indifférent. Et, cette phrase vient en tête dans une espèce de quasi-immédiateté : le poète est condamné à écrire. La sentence est-elle lourde ? Oui, car c’est une peine à perpétuité et sans remise de peine. Tous les jours vivre dans les mots pour dépasser les maux du présent.

Éric Poindron a créé son univers de collectionneurs, de bibliophiles, s’entourant de têtes de mort et d’espoirs de lune bleue, d’étoiles scintillantes, de fantômes gardiens et égarés sur lesquels il écrit :

« Les fantômes n’existent pas, j’en ai désormais la certitude, même si je n’en suis pas certain. Les fantômes ne sont guère que les résidents de nos imaginations enfouies, et les nostalgies inavouées d’un autrefois ; aussi, oui, les fantômes existent. »

Contradiction poétique ou poésie à l’état pur ? L’imaginaire ne peut se fixer de limite, ne doit pas en avoir. Il est la page blanche sur lesquels les mots se forment, prennent un relief, deviennent des phrases, des textes, un livre.

Ces « NUIT (S), FOLIE, FANTÔMES & QUELQUES MASQUES sont une plongée dans un délicieux abîme où le poète fait se rencontrer, ce qui serait, pour certains l’impossible et d’une incroyable manière les vivants et les morts qui par le fil tenu de sa plume, abolissent dans ce livre la notion même de mortalité. L’écrivain est éternel, on le savait, Eric Poindron nous le pointe du bout de ses mots.

Et, l’on croise avec une délectation infinie et dans un désordre artistiquement arrangé : Sophocle, Chénier, Walter Scott, Reverdy, Breton et Gilbert-Lecomte (pour ne citer qu’eux). On y lit des textes de Marc Dufaud qui décrit avec justesse la vie d’un des “phrères” du Grand Jeu, de son fils Nathanaël qui signe “un dernier verre” et ne fait pas défaut à la phrase de Rimbaud citée par Poindron  « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. » Et d’autres amis de l’auteur.

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Mais, si la magie éclate dans ce livre et rend à la poésie sa vraie place qui tend a disparaître, c’est grâce à la mise en forme (on pourrait quasi dire mise en bouche, en yeux, en sens) du livre. Le poète n’est pas que poésie, il est enchanteur, compteur, passeur, barman dans ses temps que l’on ne suppose jamais perdus. Ainsi glisse-t-il une recette de cocktail dans le chapitre : PARIS – LITTÉRATURE BY NIGHT ou Diogène vs Arthur Cravan une nuit à la Closerie des Lilas.

Et, c’est aussi parce que l’écrivain en proie à des interrogations permanentes nous livre une partie de son intime :

« Je suis obsédé par les objets, naturels ou moins. Dans une astrologie qui reste à inventer, je suis sans doute né sous le signe de l’insolite ascendant fétichiste. Il faut toujours que je collectionne, que j’accumule, que je donne, que je troque. Chaque objet ‘me raconte une histoire. »

Eric Poindron a réussi ce qui pour d’aucuns semblent de nos jours impensable, et infaisable : ce recueil poétique nous raconte une histoire. Il nous glisse dans sa barque pétillante de champagne, d’immortels et de squelettes rieurs et nul besoin de donner son obole à Charon, le poète a rendu l’âme aux fantômes et le rire aux vivants.

Tel Héraclès, le lecteur sort plus que jamais en vie de ce livre dont il faut aussi signaler l’extraordinaire beauté de la confection. C’est un objet précieux et qu’il est bon de garder dans un coin de son chevet.

Nuit(s), Folie, Fantômes et quelques masques, de Eric Poindron, Editions les Venterniers, collection « La Chambre forte. »

© Félicia-France Doumayrenc pour ActuaLitté

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Éric Poindron est éditeur – aux éditions Le Castor Astral où il dirige la collection « Curiosa & cætera » –, écrivain (Actes Sud, Flammarion, L’Épure, Les éditions du Coq à l’Âne…), piéton, animateur d’ateliers d’écriture, critique et cryptobibliopathonomade. Il s’intéresse à la petite histoire de la littérature et à ses excentricités : auteurs mineurs, petits éditeurs, bibliophilie, fous littéraires, sciences inexactes ou para-littérature. Il lui arrive aussi d’écrire sur la gastronomie, les vins et les alcools. Collectionneur d’objets et d’instants insolites, il est aussi le curieux gardien d’un cabinet de curiosités ouvert au public. Il aime à faire croire qu’il pratique la bicyclette avec délectation, se prend pour un poète et affirme avec méthode, mais non sans stupeur, que les fantômes existent.

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EGAREMENT

— Mon cher Gérard, je peux vous appeler Gérard ? Vous lisez trop, vous écrivez trop, vous voyagez mal. Vous nourrissez votre esprit de vieilles chansons et de croyances bizares.
Et Nerval, car c’était lui,  de répondre : « Il y avait de quoi là faire un poête* et je ne suis qu’un rêveur de prose. »

* Orthographe d’époque.

« Onirocryptobibliopathonomadolabyrinthique » ou de l’égarement clinique à travers les livres rêvés qui n’existent pas…

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CRÂNE PASSION

Splendeur hypnotique de l’abysse, également effroi, vraies fausses vérités ou faussement vraies ou bien vraiment fausses ou bien passablement exactes ou bien partiellement erronées, fiction nuisant à la réalité – à moins que ce ne soit l’inverse – références fiables et citations extravagantes, sens multiples invraisemblables, en un mot : enchevêtrements. Balancement, binôme, entre-deux, yin et yang, pourtant ni tout l’un, ni tout l’autre ; il n’y a pas de gauche ou de droite, de nord ou de sud, mais l’infini des nuances qui se masquent toutes, le labyrinthe de l’à peine croyable.

Quand l’aura-t-on quittée, la trop confortable route de l’évidence dans Le Collectionneur de Providence ou Petit Traité de crânophilie, très brillante nouvelle fantastique d’Éric Poindron ? Sera-ce dès l’incipit, au sortir du train du héros, William Hope Hodgson, vrai vivant cependant ? A moins que l’on se sera détourné du droit chemin dès les citations en exergue, celle de John B. Frogg notamment ?

      « Derrière la vérité, il existe une autre vérité ; laquelle est la vérité ? »

Main dans la main avec Hodgson, on croira d’abord s’aventurer dans un récit de Poe. Et puis, non. Ce sera un autre panorama. La rassurante dimension soudain en percutera une autre. Fiction teintée de réalité, à présent historiée d’une once de fiction. Le cocher H.G. Wells, l’hôte « biblio-phrénologue » Lovecraft, les livres rares et… la collection de crânes cirés portant mentions manuscrites.
Loin de la vanité baroque en laquelle voisinent couramment livres et crânes humains, le rapport s’inverse ici comme dans une messe noire, le luciférien prenant le pas sur la paix des tombeaux.
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Éric Poindron écrit avec une habileté, une souplesse déconcertantes : graduellement, son récit avance et, sans coup férir, bascule d’une région à une autre, de la route sombre à la librairie, de la salle à manger à la biblio-crânothèque. Aussi le lecteur zigzague-t-il malgré lui de l’appréhension à la crainte, de la stupéfaction à l’horreur. L’auteur manie avec brio un certain illusionnisme stylistique, d’un classicisme mâtiné de références nombreuses qui ne s’interdit ni le croisement ni le dépoussiérage de celles-ci. D’aucuns diraient une forme manifeste de modernité.
N’en étant pas à son coup d’essai, Éric Poindron s’est déjà révélé un auteur prolifique. Son blog en témoigne. Il est également un habitué des éditions les Venterniers qui ont fait, avec cette publication, une œuvre admirable, dont il serait injuste de ne pas dire un mot. Car l’opus a bénéficié des soins les plus attentifs, avec un choix vigilant de papiers de bons grammages et deux plats « épaissement » cartonnés qui raviront les bibliophiles soucieux tout autant de leur livre que de leur vanité. La première de couv’, ajourée de six carreaux comme une fenêtre que le lecteur s’apprête à ouvrir sur le verbe, dévoile six crânes rigolards.
Et il y aura de quoi rire ! Parce qu’en dépit de leur souriante hideur, n’aurez-vous pas déjà pénétré leur infernal royaume ?

© David Georges Picard pour « Gaudium Libri » 

Le Collectionneur de Providence, ou Petit Traité de crânophilie, suivi de L’Affaire John B. Frogg, ou le mystère de la citation de l’écrivain mystère, Éric Poindron éditions Les Venterniers

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PARIS LITTÉRATURE BY NIGHT

Paris-Littérature by night
ou Diogène vs Arthur Cravan une nuit à La Closerie des Lilas

 par Éric Poindron

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Édition limitée & ready made

& cocktail AC / DC – création originale de Eric Poindron

champagne, vodka, absinthe, basilic, fraises fraîches, sucre de canne liquide, gousse de vanille, citron & surprise.

& illustrations de Diogène et Cravan à La Closerie par Emmanuel Szwed

Une partie de la nuit ici, avec ses petit personnages, quelques écrivains oubliés, d’étranges créatures fantastiques, et une bibliothèque secrète et bien étrange… Cet ouvrage est une mise en bouche annonçant Nuits, Folie, fantômes, à paraître en juin 2016 aux Venterniers.

Avec, au générique du livre – mais aucunement par ordre d’apparition : Alexandre Dumas le grand, Paul de Molène, Philippe Léotard, Francis de Miomandre, François Villon, le Maréchal Ney, Willy Deville, feu Walter le pianiste de La Closerie des lilas ; sans oublier Diogène et Arthur Cravan dans les rôles principaux.

Lieu de l’action : La Closerie des lilas et la place de grands hommes.

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Éric Poindron est éditeur – aux éditions Le Castor Astral où il dirige la collection « Curiosa & cætera » –, écrivain (Actes Sud, Flammarion, L’Épure, Les éditions du Coq à l’Âne…), piéton, animateur d’ateliers d’écriture, critique et cryptobibliopathonomade. Il s’intéresse à la petite histoire de la littérature et à ses excentricités : auteurs mineurs, petits éditeurs, bibliophilie, fous littéraires, sciences inexactes ou para-littérature. Il lui arrive aussi d’écrire sur la gastronomie, les vins et les alcools. Collectionneur d’objets et d’instants insolites, il est aussi le curieux gardien d’un cabinet de curiosités ouvert au public. Il aime à faire croire qu’il pratique la bicyclette avec délectation, se prend pour un poète et affirme avec méthode, mais non sans stupeur, que les fantômes existent.

LIVRES & FANTÔMES

Ghost light, peut-être, essayant de capturer mes petits bouts de phrases, et les mots taquins qui s’échappent, parce que les fantômes écoutent les mots et les comprennent en entier – « Il n’y a que les fantômes pour croire à l’existence des fantômes », n’est-ce pas Julio Cortázar ? Et qu’ils comprennent aussi et déjà le sens subtil des livres qui n’existent pas encore.

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MARGINALIA & CURIOSITÉS

 

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MARGINALIA & CURIOSITÉS
ou
petites histoires & géographie curieuse des cabinets de curiosités

Prix A.Ribot 2015

Le cabinet de curiosités abrite des objets savants, insolites, poétiques, et constitue un lieu d’érudition et de création. Parce que le secret de la composition est l’art de la rencontre, les êtres et les choses cohabitent dans cet « espace-monde », au sein duquel le gardien du cabinet de curiosités veille sur les mystères et la fantaisie et détient les clés de la séduction. Avec Éric Poindron, le cabinet de curiosité se trouve à une adresse postale ou dans l’espace démultiplié et virtuel de la toile, ou même encore au creux des pages d’un livre, lui-même, dans un jeu de miroir, invité du cabinet de curiosités et objet de séduction par excellence. Aussi, au fil de la succession et surtout de l’entrelacement des spicilèges marginaux, le lecteur que l’on souhaite curieux, c’est-à-dire rigoureux (dans son souci d’émerveillement) et concentré (dans son attention à l’excentricité), découvrira…

Citations, Biblionomadie, Bibliopathonomadie, Livres rares, Fantômes, Livres introuvables, Jeux d’échecs, Auteurs qui n’existent pas, Pierres – peut-être – précieuses, Disparus de la littérature, chats fantômes, fous littéraires, poètes essentiels, sphère armillaire, Livres étranges & singuliers, « Oubliés, délaissés dédaignés », Gérard de Nerval, Passeurs de livres, Typographie insolite & jubilatoire, Licorne, Orthotypographie, Coquetteries graphiques, Papillons, Alfred Kubin, Caviar et caviardage, Collectionneurs, Johannes Kepler, Coquilles en tout genre, Cryptozoologie, Palimpsestes, Mots rares & précieux, Globes terrestres, Machines à écrire, Bibliothèques méconnues & secrètes, Babel-liens, Conversations et badineries, Repentir, Fantômes de bibliothèque, Labyrinthes, Maréchal Ney, Gaston Leroux, Gastronomadie, Momies, « Ranger / classer », Unica, Rhinocéros, Wunderkammer, Personnages & portraits, Iconographie livresque, Passage en Revues, Crânes, Miscellanées & spicilèges bibliomaniaques, Edgar Allan Poe, Livres monstres, Merle blanc, Livres-Mondes, Dans les marges, Julio Cortázar, Artefact, Charles Nodier, Faux livres, Objets imprimés, Bibliophile, Bibliomanie, Bibliolâtrie, Promenades littéraires, Unica, Marginalia, Occulte & co, Et cætera.

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Le lecteur s’en apercevra bien tôt – dès l’avant-propos intitulé « Le Beau est toujours bizarre » par A. Sanchez : loin de constituer une simple accumulation d’objets hétéroclites, le visage du cabinet de curiosités est celui de son créateur, ou plutôt « son reflet diffracté dans un miroir concave ». Aussi, tout le livre-cabinet de curiosités dit son architecte : le choix des objets curieux, la manière de les présenter, de les mettre en lien et celle, tout aussi singulière, d’ouvrir ses portes au monde. Mais puisque l’ouvrage se veut marginal, et qu’il faut l’avouer son curieux créateur l’est également, le collectionneur-auteur ne se contente pas d’être présent dans l’interligne, il se signale lui-même à son lecteur et s’invite dans son propre cabinet, devenant ainsi créature (quitte à s’imaginer « une belle taxidermie », et « des yeux de verre du meilleur effet », et à conseiller « au propriétaire de [s]a dépouille de glisser ses objets usuels – briquet, coupe-cigare, et même crayon de papier, cloche pour les domestiques, loupe, lunettes demi-lunes pour la lecture – dans les poches profondes de [s]on élégante robe de chambre afin de ne pas avoir à les chercher »). On l’aura compris, avec ce nouvel ouvrage Éric Poindron défie les genres et se joue des normes pour offrir à celui qui désirera le suivre un étonnement qui n’aura d’égal que le plaisir de sa lecture.

Du reste, l’ensemble n’est pas clos : au lecteur de prendre sa place dans les vastes marges des pages ou dans les vastes pages des marges…

L’éditeur

 

EXTRAITS

« Quand mes notes sont trop longues pour tenir dans l’espace d’une marge, je les confie à une feuille de papier que je glisse entre les pages et que je fixe par de la gomme. Il se peut que tout cela ne soit qu’une manie, quelque chose de banal et d’inutile. Cependant j’y prends plaisir. »

Edgar Allan Poe, Marginalia

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Spicilèges & repentir

Repentir : terme désignant une modification apportée à une peinture. Le repentir implique un travail beaucoup plus important que celui d’une simple retouche, car il intervient généralement pour des raisons esthétiques ou iconographiques.

Le repentir « spicilègique » pourrait être ce(s) petit(s) rien(s) sans intérêt(s) ni logique(s) retrouvé(s) ; des curiosités de poches, entre le compendium superflu et modèle réduit, le spicilège portatif, les miscellanées légères & inutiles.

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Dans le jargon bibliophilique, un livre fantôme est difficile à dénicher puisqu’il ne reste à sa place, sur les étagères publiques, que le carton d’identité qui attestait de sa présence et de son existence.

Le Codex Gigas ou Bible du Diable n’est pas un livre fantôme.

Note de l’éditeur : le lecteur aura le plaisir de l’admirer en couverture de notre ouvrage.

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Un plateau d’huitres est presque un cabinet de curiosités.

Une machine à écrire pourrait être un cabinet de curiosités.

Bien que savamment tachetée, la peau de la girafe n’est pas tout à fait un cabinet de curiosités.

Un cimetière n’est pas un cabinet de curiosités ; la tombe d’Edgar Allan Poe, à Baltimore, est encore moins un cabinet curiosités.

Le Brouillard du 26 octobre – de Maurice Renard – est un cabinet de curiosités grandeur nature, et pour cause !

La typographie est presque un cabinet de curiosités.

Les souterrains de la ville de Lyon ont parfois l’apparence d’un cabinet de curiosités.

Le cabinet sanglant de Barbe-bleue n’est ni un cabinet d’anatomie – plus pâle que celui des squelettes blanchis – ni un cabinet de curiosités.

Le labyrinthe est une collection de cabinets de curiosités.

Un confessionnal n’est pas un cabinet de curiosités.

Le voyage – tous les voyages – autour de la chambre peuvent devenir un cabinet de curiosités.

Le Tour du jour en 80 mondes, de Julio Cortázar (Gallimard, 1969) est un cabinet de pensées curieuses et divergentes mijotées « comme un fond de cuisson ».

Le pigeon-marsupial, aperçu par le jeune Victor Hugo – et confirmé par Charles Nodier – lors du sacre de Charles X, en 1825, qui niche dans les tours de la cathédrale de Reims, est assurément un cabinet de curiosités volant.

La machine à écrire est un cabinet de curiosités qui fait du bruit.

Le Codex Gigas ou Bible du Diable est peut-être plus étrange qu’un cabinet de curiosités.

Le cinéma et la poésie – Venezia central – de l’artiste-orchestre F. J. Ossang sont un seul et même cabinet de curiosités.

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Marginalia & curiosités, Éric Poindron, éditions les Venterniers • collection « La Chambre forte »
22 x 15 cm • 120 pages • 27 euros

Pour découvrir les éditions les Venterniers on clique ICI

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Éric Poindron est éditeur – aux éditions Le Castor Astral où il dirige la collection « Curiosa & cætera » –, écrivain (Actes Sud, Flammarion, L’Épure, Les éditions du Coq à l’Âne…), piéton, animateur d’ateliers d’écriture, critique et cryptobibliopathonomade. Il s’intéresse à la petite histoire de la littérature et à ses excentricités : auteurs mineurs, petits éditeurs, bibliophilie, fous littéraires, sciences inexactes ou para-littérature. Il lui arrive aussi d’écrire sur la gastronomie, les vins et les alcools. Collectionneur d’objets et d’instants insolites, il est aussi le curieux gardien d’un cabinet de curiosités ouvert au public. Il aime à faire croire qu’il pratique la bicyclette avec délectation, se prend pour un poète et affirme avec méthode, mais non sans stupeur, que les fantômes existent.

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© Illustration Isla Louise

ERIC POINDRON, COLLECTIONNEUR COMPULSIF

Éric Poindron est un homme à tout lire. À tout faire aussi. Piéton à Paris, pèlerin et colporteur, veilleur de nuit, déménageur, bûcheron, nègre, scénariste, écrivain et éditeur, il est un cabinet de curiosités à lui seul. Chef d’orchestre d’un monde délicieusement archaïque, son blog renoue avec les rêves fous des polygraphes décadents. Avec délectation, Éric Poindron distille la part des anges de vieux flacons oubliés. Passage obligé pour les curieux en tous genres, amoureux des livres et de leur texture.

— Joseph Vebret : D’où vous vient cette passion pour la collection d’objets insolites et inattendus, cette passion pour les « cabinets de curiosités » ?

Éric Poindron : Dans une astrologie qui reste à inventer, je suis sans douté né sous le signe de l’insolite ascendant fétichiste. Je suis en effet obsédé par les objets, naturelles ou moins. Il faut toujours que je collectionne, que j’accumule, que je donne, que je troque. Chaque objet « me raconte une histoire », c’est ainsi, et je n’y suis pour presque rien. J’ai longtemps tout collectionné de façon désordonnée pour le plaisir – névrose ? – d’entasser. Il y aune quinzaine d’années, j’ai pris le temps, malgré moi, j’ai commencé à ordonner mes collections et l’ensemble a pris la forme d’un cabinet de curiosités. Aussi, les amis, les connaissances, les lecteurs, car j’étais alors éditeur, ce sont mis à nourri ma collectionnite en apportant à leur tour, qui un crâne, qui un objet primitif. J’ai été victime des « dons » des autres. Je n’attache aucune importance pécuniaire aux objets mais au contraire, comme le faisait André Breton, je conserve car je crois à la force magique des « traces » qui nous entourent. Souvenez-vous de ce mot du magicien André Dhôtel : « un cœur bat dans chaque pierre du chemin ». Aussi j’ai peut-être l’ouïe un peu plus fine que d’autres. Quand les petits poucets modernes dispersent avec méthode les cailloux blancs, je fais l’inverse. Je ramasse les pierres et les indices égarés sur les bas-côtés des chemins. Quand je dors dans les petits hôtels, je crains de me faire mal juger car les pierres tintent dans mes poches comme des pièces de quelques sous… Heureusement, ou malheureusement, les bandits de grands chemins n’existent plus.

Feu l’autruche à deux têtes

A force, Les livres, les disques, les films, les collections de collections et même les fantômes – que je collectionne aussi –  s’entassent dans la maison, jusqu’au grenier au toit percé qui est un peu  « mon château de Sigognac. »

Et comme je dois beaucoup aux cabinets de curiosités, je prépare avec quelques comparses écrivains, critiques d’art ou scientifiques un livre inclassable sur le sujet. Le livre ressemblera à un cabinet de curiosités. Il sera question de d’animaux qui n’existent pas, de collections secrètes, de bibliographies insolites ou de taxidermie humaine, par exemple.

« L’adorable perroquet » ; on ne l’entend pas…

 — Vous allez plus loin que les objets, vous « collectionnez » aussi les perles littéraires, les histoires et anecdotes d’écrivains méconnus, oubliés, fous, poètes maudits et autres ratés ou génies des mots. Est-ce un prolongement naturel ?

Mes obsession ressemblent à un livre aux allures de malle sans fond, à des chemins multiples et dérobés, où s’égarent et se confondent, les poètes anonymes et le jardin secret des grands hommes, les bibliothèques incongrus ou les musées de province, les rivières graciles et la géographie inventée, les savants d’antan et les explorateurs forcenés. Voilà, écrire, c’est partir en voyage pour emmener aussi des amis… Ecrivains ou non, vivant ou morts. Souvenez vous des mots de René-Guy Cadou, écrire pour « se sauver, pour saluer ce qui reste, un bourgeon de soleil oubliés sur la veste, les géographies tremblantes du chemin ». Alors je fais une place de choix aux poètes rares, aux haïkiste japonais, aux conteurs arabes, aux « insignifiants » de bord de route », aux sauvages essentiels (François Augérias, Joseph Delteil, Max Rouquette et les autres), aux rencontres inventées. Appelons ça mes « confusions poétiques », mes licences de l’égarement.

— Quelle a été votre première rencontre physique avec le livre ? Vos premières lectures ? Bref, les grandes lignes de votre parcours bibliophilique.

J’ai rencontré James Olivier Curwood dès que j’ai su lire. Curwood m’a fait découvrir Le Dernier des mohicans de Fenimore Cooper, Jacques London et ou Robert-Louis Stevenson à qui j’ai consacré un livre, Belle étoiles, « un roman de voyage » sur son épopée pédestre et Cévenol. Durant mon enfance, deux personnages  furent aussi des amis rares : Le Rouletabille de Gaston Leroux et Sherlock Holmes de Sir Arthur Conan Doyle qui ne m’a jamais quitté. Je collectionne tout sur le sujet et j’ai un pan de mur de la bibliothèque qui lui est consacré. Le polar contemporain ne m’intéresse guère, mais le roman policier populaire me passionne. Et du policier populaire, on passe facilement à la criminologie, à l’histoire des bourreaux, aux monstres ou au fantastique. Après le fantastique il y a le folklore de la peur et le folklore tout court et, peu, à peu, voilà comment les livres envahissent tous les murs de la maison.

La bibliophilie m’intéresse de la même façon que mes collections. Je ne cherche pas les livres chers mais les livres qui me sont précieux. Je peux collectionner toutes les éditions du Neveu de Rameau, des Scènes de la vie de Bohème de Henri Murger, du Diable amoureux de Jacques Cazotte ou des Trois Mousquetaires parce que ce sont pour moi des livres essentiels. Il y a des dizaines et des dizaines d’auteurs que j’admire et dont je collectionne toutes les éditions. En vrac : les éditions des Rubaiyat de Omar Khayyam,Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand, les œuvres de Gabriele d’Annunzio, Maurice Renard, Laurence Sterne ou Paul-Louis Courrier, Gérard de Nerval, Restif de la Bretonne ou l’ami Claude Seignolle. Pour le plaisir des illustrations, des typographies, des préfaces. Autrefois, j’achetais les vieux livres de poche en plusieurs exemplaires pour les faire circuler. J’offre beaucoup, c’est une manie incurable. Mais je collectionne aussi les traités de gastronomie, les livres d’échecs, les revues anciennes, les fous littéraires, les vieux livres de médecine et l’insolite sous toutes ses formes. Les livres entrent et sortent car ma bibliothèque est un moulin.

— Votre goût pour l’écriture précède-t-il votre collectionnite ou en est-il la conséquence ?

Ce sont deux activités distinctes et pourtant… La collection est une obsession et l’écriture une collection que j’invente. J’écris pour tenter de relier tous mes sujets d’intérêts. Et quand je commence à m’intéresser à un sujet, je collectionne tout ce qui s’y rapporte. Correspondances, objets, gravures. C’est pourquoi, la maison est remplie de masques, d’animaux empaillés, de mots encadrés, des boules de cristal, de statuettes africaines, de fétiches. Mes univers ressemblent à une porte dérobée qui me permet d’observer le monde (et l’époque que je goûte guère) derrière mon miroir sans tain. J’aime l’idée de vivre comme au XIXe siècle. Ma seule concession, ces sont les ordinateurs Macintosh. Je les ai tous possédés, ou presque, depuis le Apple II il y a plus de vingt-cinq ans. Il y a eu parfois jusqu’à six ordinateurs à la maison. Encore une collection compulsive.

— Avez-vous toujours voulu écrire ? Est-ce une seconde peau, un état d’éveil permanent ?

J’écris depuis que j’ai 14 ans. A l’époque, j’aimais énormément le théâtre. Je lisais tout et toute la journée, de Sophocle à Thomas Bernhard et je m’essayais à l’écriture. J’ai écrit une pièce que j’ai présenté au concours des Beaux-Arts qui mélangeait la comédie italienne et le happening. Ca a plus aux examinateurs puisque j’ai pu intégrer l’école malgré mon jeune âge. Je ne dis pas que c’était bon, je dis seulement que ça semblait suffisamment étrange aux professeurs pour qu’ils m’acceptent. J’avais une véritable passion pour le travail protéiforme de Tadeusz Kantor. Paradoxalement, je voulais être Mauriac ou Bernanos. Ne me demandez pas pourquoi, je l’ignore. J’aimais seulement l’idée d’être enfermée dans une grande maison, isolé de tout, afin d’étudier, lire et raconter des histoires. A ma guise.

Ecrire, ce peut être suivre des traces, chercher des indices et en déposer à son tour. Au demeurant – même si je ne demeure guère – l’aventure, ou les aventures, que content mes ouvrages, épais ou moins, ne sont jamais ceux d’un historien. Mes poches sont trouées et les diplômes universitaires n’ont pas pris le temps de s’y glisser. Mes diplômes sont des mots qui s’envolent. Quand j’écris, j’ai l’impression de voyager léger, sinueux, coq-à-l’âne et aux rythmes des rencontres romanesques. Je ne cours jamais et j’en découds avec les arlésiennes, attendant mon Godot, entre sur place – mon écritoire – et pas de géant, quand le stylographe s’affole. Tenir le stylo, c’est s’extasier puis s’affranchir. Dès les premières lignes du matin, j’ai la sensation d’être dans la rue, ou sur le chemin, je me sens comme un enfant dans une cour de récréation et la cour est immense. À ciel est ouvert, on peut inventer à sa guise et chanter à tue-tête.

Je suis né dans une ville, mais ça n’a aucune importance. Je suis né pour de vrai sur une montagne, près d’une forêt, au cœur des vignes. Ma rue s’appelait ainsi. J’ai fréquenté très tôt les presbytères et les bibliothèques, les caves et les sacristies, les bois et les chemins. J’ai aimé mon enfance et mes souvenirs sont agréables, même les pires. J’ai fait les Beaux-Arts parce qu’il faut bien faire quelque chose et j’ai compris que pour raconter les lumières, on pouvait être graveur ou écrivain. J’étais un mauvais graveur alors j’ai troqué la presse contre un carnet noir et stylo à encre. Dès lors, J’ai noté tout ce qui m’arrivait en m’arrangeant avec le quotidien ou les pas-à-pas. Le nom et le bruit des trains, les conversations entendues les soirs de pluie dans les buffets de gare et les plaques d’écrivains que l’on apposent sur les maisons tristes. Avec le temps, j’ai rempli de nombreux carnets. J’ai été piéton à Paris parce que je ne pouvais pas faire autrement. Je n’ai jamais eu de métier alors j’ai fait plein de petits boulots : représentant en batterie de cuisine, vendeur en épicerie fine, veilleur de nuit chez un grand couturier – certains souvenirs ont leur importance comme on pourra le lire –, vendangeur, déménageur et bûcheron. J’ai monté et démonté des décors de cinéma, fait l’assistant et le figurant. J’ai rencontré des poètes, des vrais. J’ai tout noté. Cette nuit d’été, par exemple, où une diva chantait à Paris, sur le Champs-de-Mars. Au matin, avec un ami, nous avons emprunté le canapé Chesterfield de sa loge pour regarder à ciel ouvert le jour se lever sur la tour Eiffel. J’ai été cascadeur, joueurs d’échecs, scénariste ou écrivain fantôme. Quand les carnets furent trop nombreux pour les entasser, j’ai quitté les villes pour mettre du vin dans une cave et voir de la neige. J’ai trouvé refuge auprès d’un phare avec ma famille et mes animaux, dans une montagne aux arbres tordus, avec des renards pour voisins. Mes carnets ne sont plus noirs, mais je continue à tout noter. J’écris des vérités dissimulées et crois que toutes les aventures sont inventées. Mes journées et mes nuits sont remplies de fantômes. J’y crois ferme. J’observe le ciel et les lézards, et je raconte tout ça. La neige, les autres et l’enfance… J’imagine… Il se peut que tout cela soit vrai.

J’ai toujours des livres « en travaux », mais je préfère écrire  « en chantier » ; ou en grand dérangement, qui à des petits récits vagabonds, bréviaires précieux et invitation à la fuite. Ne croyez pas pourtant que je mets des années à écrire tout ça. Ma méthode est très simple, je m’enferme durant moins d’un mois et j’accumule les feuillets. Ensuite, je laisse reposer, des mois, et même des années puis je tamise, je change l’éclairage, je mens à l’occasion, je m’arrange… Edgar Allan Poe que je vénère faisait comme ça. C’est Julio Cortazar qui le raconte :

« De très bonne heure Poe organise tout un système de notes , de fiches où il consigne des phrases, des opinions, les points de vue hétérodoxes ou pittoresques qu’il glane dans ses lectures aussi variées que désordonnées. » Sans le savoir, j’ai toujours procédé de la même façon.

Je crois que j’écris les livres qui m’intéressent puis, une fois terminé, je pointe, presque au hasard, le doigt sur d’autres cartes géographiques et je me remets au travail, c’est à dire « en marche ». Quelques éditeurs me promettent parfois de prendre mes textes si ceux-ci deviennent des petits guides estivaux, légers et fourmillant d’adresses touristiques. Toutefois, C’est exactement ce que je ne souhaite pas faire. Là où tel éditeur attend de bonnes auberges, je préfère des lits de fortune. Quand tel autre exige des parcours balisés et chronométrés, je n’ai que des culs-de-sac et des chemins de traverses à leur proposer. Alors je renonce aux commandes et j’écris pour moi. Les manuscrits restent dans mes tiroirs tout remplis de fantômes et de secrets. Par hasard heureux, quelques écrivains bienveillants aiment quelquefois mes textes. J’ai préféré longtemps, et préfère encore aujourd‘hui, leur reconnaissance à l’édition de livres simplifiés et caviardés. Je n’ai aucune impatience et crois que l’on a toujours raison d’attendre. A patient, patient et demi.

— Quels sont les écrivains qui vous ont façonné et ceux qui vous ont influencé ?

Je suis autodidacte et que je ne possède aucun diplôme, j’ai beaucoup appris dans les livres, les bistrots et les musées. Martin Eden de Jack London fut incontestablement un livre d’apprentissage. Comme je ne fréquentais guère l’école, j’imaginais des listes des lectures. Toujours le même rituel. Une liste de 100 livres de A à Z. Et je m’obligeais à tout lire, sans déroger, allant même au bout des livres qui ne me plaisaient pas ou que je comprenais mal. C’était un peu mon chemin de croix. J’ai pratiqué l’exercice de 13 à 20 ans. Après j’ai fait de même, mais avec le cinéma. Pas de liste cette fois mais j’essayais de tout voir. De la Cinémathèque aux facultés parisiennes où l’on pouvait facilement suivre des cours sans être inscrits.

Avec le recul, les écrivains qui sont restés des amis et que je relis souvent sont Valéry Larbaud, Julien Gracq, Borges, Barbey d’Aurevilly, Apollinaire, Henry Miller, Lewis Carroll, Raymond Roussel, le Journal littéraire de Paul Léautaud… Et beaucoup d’autres.

Il y a aussi la littérature voyageuse qui m’intéresse énormément. Je possède plusieurs milliers de livres sur le sujet. Il m’arrive souvent, le soir avant d’écrire de lire quelques lignes qui invite à l’itinérance. Les autres soirs, je lis de la poésie. Absolument toute la poésie. François Villon, Rutebeuf ou Alexandre Voisard, Pierre Reverdy et Jean Follain, Attila Jozsef et Daniil Harms. Quelques noms en passant, et en en jolis passants.

— Êtes-vous un grand lecteur ? Considérez-vous que la lecture précède l’écriture ?

J’ai commencé à écrire parce que j’avais beaucoup lu. C’est encore plus vrai aujourd’hui. Et c’est du reste un rituel. Le matin, avant de me mettre à l’écritoire, je lis et relis. Curriculum Vitae et autres textes de Jean-Claude Hémery (éditions du Murmure), Les Petits traités de Pascal Quignard, Marcel Béalu, Pessoa, le Journal de Kafka, Gérard Macé, Lambert Schlechter que je voudrais éditer dans la collection « Curiosa & cætera » aux éditions du castor Astral, ou Zeno Bianu qui est un garçon charmant. Et puis il y a toujours sur les bureaux ou sur mes tables de lecture des notes ou des journaux d’écrivains, de la prose poétique, les poésies de Richard Brautigan et  Une Etude en rougede Sir Arthur Conan Doyle.

Et puis quand je n’écris pas, je lis. Dans Histoire d’un ruisseau, Elisée Reclus (l’anarchiste et géographe, le frère d’Onésime qui était aussi géographe) écrit : « Quand on aime bien le ruisseau, on ne se contente pas de le regarder, de l’étudier, de cheminer sur ses bords, on fait aussi connaissance plus intime avec lui en plongeant dans son eau. On redevient triton comme l’étaient nos ancêtres. » Voilà ce que je fais je plonge jusqu’à l’hydrocution.

— Vos livres de chevet ?

Le Quart de Nikkos Kavvadias (éditions 10-18) qui est pour moi le plus beau livre de marin, Moscou-sur-Vodka de Venedikt Erofeev (éditions Ybolya Virag), Les Carnets de Anton Tcheckhov (éditions Christian Bourgois), Le Secret de Joe Gould de Joseph Mitchell (Calmann-Lévy), Arrêter d’écrire de David Markson (Editions le Cherche-Midi, collection « Lot 49 »), La Nuit du Jabberwock de Frédéric Brown (éditions terres de brume) Le Bonheur à la russe par deux gastronomes en exil de Alexander Guenis  et Piotr Lvovitch Vaïl (éditions Anatolia), sans oublier toute l’œuvre de P.G. Wodehouse,Trois hommes dans un bateau de Jérôme K. Jérôme, Kéraban-le-Têtu de Jules Verne,Roman avec cocaïne de M. Agueev, Oblomov de Ivan Gontcharov et Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov. Le tout accompagné de vodka choisie avec soin…

En revanche, si vous voulez parler du chevet de mon lit, vous y trouverez de la littérature fantastique en piles et tous les livres des éditions Anatolia de mon ami Samuel Brussel. C’est à mon sens l’éditeur le plus curieux et le plus libre. Son catalogue est une grande œuvre tout court.

— Où avez-vous puisé l’idée de votre dernier livre, De l’égarement à travers les livres ?

J’ai toujours aimé les sociétés secrètes et l’histoire des sociétés secrètes. Et, comme peut-être chacun d’entre nous, je suis sensible aux légendes urbaines, aux théories du complot. Aussi me suis-je amusé à appliquer le principe à la littérature. Ainsi est née l’envie de promener le lecteur dans les coulisses ou « de l’autre côté du miroir aux livres », puisque Lewis Carroll fait partie de l’aventure littéraire.

— Vous dites que derrière l’Histoire de la littérature, se cache une autre histoire que l’on ignore. Entendez-vous par là qu’il y aurait une vérité officielle et que l’on nous cacherait la vérité vraie ? Quelle est la part de vérité (ou de mensonge) dans votre dernier livre ?

Je vais vous répondre à côté. Quelque part dans sa montagne, je me souviens qu’Alain Chany, écrivain économe, – deux livres rares aux éditions de l’Olivier qui valent bien d’imposante bibliographie –  élevant des moutons noirs et sa plume au rang des beaux-arts. Chany qui n’écrivait presque plus m’avait confié : « écrit, raconte, invente, mélange… Brouille les pistes, déambule mais tiens ton stylo ferme ». Alain Chany était un écrivain remarquable qui n’éditait plus. Il avait remplacé le stylo par la fourche du paysan. Cela ne l’empêchait pas d’écrire à la veillée – à la volée, à la dérobée – des phrases sans compromission, qui résonnaient jusqu’au fond des vallées. L’écrivain qui n’écrivait plus avait presque forcé le jeune homme que j’étais à devenir écrivain, comme un passage de relais. Et comme je suis obsédé par l’idée de transmission.. Alain Chany était un personnage romanesque formidable, refusant les honneurs et rompant les amarres. Il faisait partie des indisciplinés et des affranchis. Quand je commence une nouvelle histoire, il n’est pas rare que je pense à lui.

Collectionner la mémoire « tremblante du chemin » vaut bien la chasse aux papillons ou l’archéologie subventionné. La mémoire vive me fascine, alors je tends l’oreille. J’écoute sans me forcer et noircis des carnets… Dès qu’un vieux monsieur à quelque chose à me raconter, je suis à ses ordres. Et puis j’archive… Il demeure des traces et de la « poussière romanesque ». Je ne suis ni un « consommateur » abonné aux avant-gardes, ni un gardien de musée… J’aime le mélange des genres. J’aime retrouver des textes, ou en inventer de toute pièce après les avoir patiné. Alors j’imagine des pseudonymes saugrenus, des statuts de bas-côté, non pour me cacher mais pour avoir la paix. C’est un peu mon « trou de souffleur ».

Pour écrire ce livre inclassable, ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les critiques, j’ai été à la fois le lecteur et l’écrivain, mais d’une bien étrange façon. L’écrivain est resté sur le côté, à côté du lecteur et l’écrivain  a poussé le lecteur à écrire ; le lecteur est devenu le narrateur du livre. Un « Je » qui n’est jamais moi et me permet toutes les audaces ou lescontre sens.

— Vous êtes également critique littéraire, animateur d’ateliers d’écriture, éditeur, blogueur… Comment organisez-vous votre temps, à quoi ressemble une journée type d’Éric Poindron ?

Je dors peu, aussi les journées peuvent être longues. Le matin, il y a le café au bistrot du village pour lire le quotidien régional et parler de la météo. Puis c’est l’administration, et la critique littéraire. L’après-midi, je fais l’éditeur où j’écris pour moi. Le soir, tard, je prends des notes et j’écris de nouveau. Je m’occupe de mes blogs quand la nuit est avancée. Et pour m’amuser, je vous raconter la journée d’hier, une journée type, qui est la même que celle de demain :

« Le rituel est toujours le même. Une marche dans le village quand il ne pleut pas – il ne pleut pas. Quelques centaines de pas, à peine, tandis que l’autre moi s’apprête à prendre la place au bureau.

Durant midi j’encadre et accroche des herbes séchées et incongrues, Ce sont mes « livres d’heure ». Je note dans un carnet quelques mots ignorés et relevés dans mes lectures. Pour un emploi à venir ou une simple sonorité – estivation ou roquentin. Ce sont mes coffres-forts. Je classe aussi quelques livres. Le Comte de Permission, de Orlando de Rudder (JC Lattes), L’Epreuve de vérité, de Errol Flynn (Le serpent à plumes), D’autres chemins, de Enis Batur (Actes Sud), Julien Letrouvé, colporteur, de Pierre Sylvain (Verdier) ou Les Histoires de Giufa (La Fosse aux ours). Guifa le sicilien, « l’idiot et le sage à la fois », le presque cousin de Nassredine Hodja.

En début d’après-midi, je découperai quelques articles : sur Cendrars, Jean Marc Lovay,Le Magasin Pittoresque ou la médecine, un peintre aimé, « les surréalistes au désert de Retz » ou une photographie intrigante – Curzio Malaparte, photographié, par Doisneau devant sa machine à écrire, avec un loup, masque de bal costumé sur le visage, que je rangerais dans « les boites » : « la boite à poésie », dans les « faux livre », dans la boite « à lire en urgence », dans la boite « à découper » ; ou que je glisserais avec soin entre les pages des livres. Les pères de l’église avec les pères de l’église et les poètes avec les poètes, les assassins avec les assassins. Ce sont mes bibliothèques secrètes, mes ressources imaginées…

Les surréalistes au désert de Retz

Le temps passe et je reprends mes « AZERTY ». Mes mots en travaux.

Ce soir, je relirai les épreuves du matin avant de reprendre le nouveau stylo pour noircir d’autres pages, cette fois manuscrites, qui serviront au travail du lendemain.

Entre temps, j’aurais entendu le chant des oiseaux, encagés ou non, observé les lézards effrontés et curieux, caressé les chats qui dorment sous les lampes, compté comme un enfant les exclamations des cloches de l’église, suivi les nuages qui quelquefois virevoltent qui mènent souvent à de nouvelles phrases. »

– Vous animez aussi des ateliers d’écriture qui sont un peu plus que des ateliers d’écriture ?

C’est une activité qui me tient à cœur. J’anime depuis plus de quinze ans des ateliers d’écriture pour l’Université et le grand public et depuis quelque temps, j’ai imaginé un nouveau type de rencontre. C’est « l’atelier des mots et des curiosités. » Tous les jeudis, à Paris, de 19 à 22 heures, dans un très bel atelier d’artiste du XIXe siècle, je reçois un écrivain, un éditeur, un artiste, un plasticien, un musicien. Une heure et demie de conversation avec l’invité suivi d’un atelier d’écriture en présence de l’invité. C’est lui qui choisit le thème de l’atelier. Les participants forment une communauté d’esprit et la pause dînatoire est l’occasion de belles rencontres. Un moment rare et précieux pour les amateurs d’insolite. En juin, par exemple nous nous sommes promenés avec Gilles Lapouge du côté du Brésil, de l’Islande et des géographies imaginaires. Il ya aura de belles surprises à la rentrée. Et si les lecteurs curieux et amateurs de littérature sont intéressés, ils peuvent me contacter pour faire partie de la belle aventure sur mon blog ou ici : coqalane@wanadoo.fr.

Gilles Lapouge, à « L’Atelier des Mots & des Curiosités », vu par Roland Lagoutte

– Et la rentrée, sera-t-elle littéraire ?

Quelques belles surprises dans ma collection et, comme écrivain, je profite de l’été pour écrire la suite de De l’égarement à travers les livres, un étrange ouvrage sur l’esprit du Cabinet de curiosités avec quelques camarades savants, iconoclastes et mal intentionnés avant de m’enfermer, à l’automne, dans un maison hanté au cœur de la forêt afin d’y rencontrer des fantômes. Le livre s’appeleraFantôme(s) !

Propos recueillis par Joseph Vebret pour Le Magazine des Livres 

Bibiopathonomadie ou, des spectres insistants dans l’imaginaire du lecteur

Par Julie Proust Tanguy

Eric Poindron est un personnage haut en couleurs : conservateur de cabinet de curiosités, bibliophile averti, marcheur stevensonien émérite, éditeur d’étrangetés… La rencontre avec cet ogre lettré pourrait à elle seule justifier l’achat de son dernier opus si celui-ci n’offrait pas, de surcroît, une belle promesse de complicité littéraire.

C’est un délice que cet ouvrage écrit par un fou pour des fous de livres. Une maladie labyrinthique, la bibliopathonomadie (le mal – bien plutôt l’art !- de l’égarement à travers les livres), frappe le narrateur de son sceau, véritable signe de reconnaissance qui l’introduit dans la plus curieuse des sociétés secrètes, Le Cénacle troglodyte, où on l’engage à abreuver sa passion en devenant détective littéraire. Quel plus exquis remède aux pulsions littéraires que d’y céder en farfouillant à cœur joie dans l’histoire de la littérature ?

Que l’on ne s’attende pas ici à trouver un roman au cadre rigide : « je me moque des frontières littéraires et je tords le cou à la fiction. La fiction, c’est cette histoire secrète de la littérature que nous devons dénicher. », nous confie le narrateur, entre deux pirouettes. Il s’agit moins de narrer que de se perdre, de bondir d’une enquête à une autre, comme le bibliophage suit avidement les échos que les livres se renvoient : peu importe, finalement, que les investigations littéraires mènent parfois à des impasse déceptives, pourvu qu’on goûte la joie de la multiplication des styles, comme pour mieux savourer la richesse luxuriante de l’univers des livres. Il y a en effet un bonheur frénétique à sauter d’une ambiance à l’autre : épais mystère ésotérique façon Le Nom de la Rose, dans les chapitres consacrés à la création du Cénacle, véritable ordre de Templiers littéraires dont la bibliothèque souterraine suscite les rêves les plus fous (sans doute par son absence de description, qui exacerbe le désir), non sense tout britannique pour évoquer Lewis Carroll et ses jongleries de mots, brumes surnaturelles pour mettre en scène une version curieuse de Lovecraft, pastiché jusque dans l’atmosphère de la nouvelle (et non pas dans son style ampoulé, à la géométrie non-euclidienne et aux circonvolutions squameuses)… Si le surnaturel n’est jamais bien loin de la plume du narrateur, c’est peut-être pour mieux nous rappeler l’acte magique que constitue l’acte de lecture et les spectres insistants qu’il suscite dans l’imaginaire du lecteur.

Au fil des pages, un autre aspect du livre se précise : le narrateur n’est pas ici le seul à être adoubé « détective littéraire ». Eric Poindron brasse à plaisir noms et citations où réel et fiction s’entrecroisent à loisir, transformant le lecteur en modeste Sherlock Holmes de papier, heureux du jeu de références qui se déploient sous ses yeux. Certains noms ont valeur de sémaphore pour le boulimique de lecture, qui sourit en voyant Hodgson mis en concurrence avec sa création ou en découvrant Claude Seignolle, le bateleur des chimères, transformé en personnage lancé sur les traces de Louis XVI – à moins qu’il ne s’agisse du Diable . Il s’en suit une sensation grisante où le lecteur, pris au jeu, en oublie parfois les frontières entre imaginaire et réalité et peut croire, dans un moment d’euphorie, à leur confusion totale. « Qui lit trop devient fou », nous avertit le passeur littéraire qui nous introduit dans le Cénacle : et le lecteur de hocher sagement la tête, tout en rêvant secrètement de pouvoir acquérir Humpty Dumpty’s memories, par John B. Frogg chez Tweedeldum & Tweedeldee Limited.

Plus qu’un déchiffrage érudit, dont elle prend parfois l’aspect à travers ses pétillantes et doctes notes, cette enquête me semble avant tout ode à la lecture et à la relecture : en convoquant les grandes ombres de l’histoire littéraire (Cazotte, Nerval, Nodier, Borel, Dhôtel, Hardellet…) qu’il mêle sans sourciller à ses gloires éclatantes (Hugo, Breton…), en jouant parfois le jeu d’un Marcel Schwob tant certains chapitres prennent des tournures de Vies imaginaires (ainsi ceux consacrés à Chamisso, Berbiguier, Collin de Plancy…), Poindron retrace une bibliothèque idéale aux yeux des « hommes-livres », bibliothèque dont il a la gentillesse de nous conseiller des curiosités en fin de volume. Cette petite bibliographie semble nous rappeler, jusqu’aux dernières pages, que tous les chemins mènent à la Bibliothèque, après nous avoir conduit, pendant une bonne partie du récit , à Reims, « l’une des plus invraisemblables villes de la géographie du Conte », selon Victor Hugo.

Il y aurait sûrement beaucoup à dire encore de ce livre qui paraît inépuisable et que le lecteur bibliophile rangera volontiers, dans sa bibliothèque mentale, près de La cité des livres qui rêvent du truculent Walter Moers, Des bibliothèques pleines de fantômes de l’érudit Jacques Bonnet, de L’amateur de livres de l’inestimable Nodier, non loin de Borges et des albums de Frédéric Clément…

On se contentera simplement de vous inviter à le lire, dans les plus brefs délais, et à vous  perdre dans ses délicieux méandres.

De l’égarement à travers les livres de Eric Poindron, Le Castor Astral éditeur, collection « Curiosa & cætera »

Julie Proust Tanguy est aussi l’animatrice du Blog De Litteris

Je me moque des frontières littéraires et je tords le cou à la fiction. La fiction, c’est cette histoire secrète de la littérature que nous devons dénicher.

JOHN B. FROGG

Onirocryptobibliopathonomadilabyrinthique
ou
« L’Affaire John B. Frogg »

par François Leprince-Declève 

Depuis 2009, Eric Poindron étudie la vie et l’oeuvre de l’écrivain énigmatique et quasi fantôme John B. Frogg, auteur de Funestes spicilèges (éditions M.Hesselius), Bibliotaxidermia ou du bel art de la conservation après l’assassinat (Cheynewalk éditeur), Humpty Dumpty’s memories (limited édition, 1898), Fantasmagories (éditions Cornélius Constant).

La célèbre citation de John B. Frogg « Derrière la vé­rité, il existe une autre vérité, laquelle est la vérité ? » que Didier Decoin, de l’Académie Goncourt, cite au début de son roman Une Anglaise à bicyclette (éditions Stock et Le livre de poche) est du reste l’objet de nombreuses analyses cryptobibliopathonomadiques :

Une phrase que Didier Decoin a fort justement placée en exergue de son livre sur l’art du mensonge et les bienfaits de ­l’illusion mais au fait, qui est donc ce John B. Frogg ? » (Christine Ferniot Télérama numéro 3207, 2 juillet 2011)

La Libre Belgique : « Derrière la vérité existe une autre vérité. Laquelle est la vérité ? », interroge l’exergue de John B. Frogg.
Didier Decoin : La vérité romanesque est peut-être plus vraie. Certains romans sont d’une telle intuition qu’ils sont la vérité. En exergue du film Icare, dont j’ai signé le scénario et Henri Verneuil la mise en scène, je citais Bernard Shaw : “Mon histoire est vraie parce que je l’ai complètement inventé”.  (Entretien avec Didier Decoin, La Libre Belgique, le 4 juillet 2011)

Eric Poindron imagine son enquête comme un work in progress et a tenté de résoudre, en partie, l’énigme John B. Frogg dans BSC newsLe Magazine du BibliophileLa Revue des Ressources et L’Affaire John B. Frogg ou le mystère de la citation de l’écrivain mystère, éditions les Venterniers, 2013.

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CRÂNOPHILIE

Par Matthieu Hervé

Certains écrivains portent leur bibliothèque dans leurs œuvres. À les lire on peut aisément retrouver les auteurs qu’ils apprécient et qui les influencent. Souvent, ces auteurs se lancent aussi dans un jeu de références, de citations et d’allusions plus ou moins codées, des séries de liens intertextuels, comme autant de brèches entre la réalité et la fiction, qui parfois deviennent aussi importantes et stimulantes que le récit proposé lui-même. Je pense évidemment à Borges ou Lovecraft, qui ont su rêver des livres et retrouver, en clin d’œil ou en hommage, des personnages de l’imagination d’autres auteurs.
Et c’est vers ces auteurs là qu’Eric Poindron se tourne dans Le collectionneur de providence, ou petit traité de crânophilie. De façon explicite d’abord, puisque son histoire est dominée par la figure inquiétante de Lovecraft. William Hope Hodgson, écrivain fantastique de renom, collectionneur d’ouvrages rares, débarque dans une gare inquiétante, au pied des montagnes noires, à la recherche d’une maison isolée et d’un ouvrage rare au titre évocateur De la Bibliotaxidermia ou du bel art de la conservation après l’assassinat. Il est mis sur cette piste après la découverte, dans les pages d’un autre vieux livre déniché chez un bouquiniste, d’un message signé de Lovecraft lui-même, faisant référence à des actes maléfiques. Alors perdu dans un chemin sombre, malveillant, il sera secouru et invité par un homme qui se révèlera également s’appeler Lovecraft, sorte de double fantasmé de l’auteur américain. Le ton est donné, une aventure dans et avec les livres, en même temps qu’elle traverse ces paysages menaçants et ces grandes maisons lugubres.
Mais plus que l’intrigue elle-même, (sur laquelle je ne m’attarderais pas, pour ne pas en dévoiler les péripéties, qui suivent aussi cette tonalité mêlant baroque et gothique, érudition et perversion macabre) c’est davantage le jeu entre fiction et réalité, fantasmes et hallucinations du personnage, qui semble motiver le récit et lui donne son relief. Car William Hope Hodgson est un écrivain réel, avec une biographie et une œuvre de fiction riche. Pour ceux qui ne connaissent pas (moi le premier), nous sommes renvoyés à une courte notice biographique, (des descriptions subjectives, ouvrant parfois, au détour d’une digression, une autre piste, liée ou non au récit central) la première d’une série sur des écrivains (comme Robert Bloch ou Marcel Scwhob), des aventuriers, des occultistes ou des peuples surnaturels par exemple. Concrètement placées au centre du récit, l’importance de ces notices est ainsi mise en avant. On y trouve alors un ensemble de références, qui prennent leur importance dans l’intrigue principale, non pas en la réorientant, mais en y associant de nouvelles entrées de lecture, des strates qui se superposent les unes aux autres, changeant implacablement la texture du récit. On y apprend, par exemple, mais comme en passant, que l’ami d’Hodgson, le personnage central, est dans la réalité le héros de la plupart de ses romans fantastiques. Le récit semble alors déborder, se plonger en mille miroirs, dans lesquels il se reflète et se décale. Et ce décalage constant en est sa dynamique, sa base instable et mouvante.
Sous les airs d’une nouvelle gothique, concrètement contaminée par l’influence fantastique de Lovecraft, Poindron offre donc un récit en trompe l’œil. On pense d’abord à un jeu, un jeu malin qui est aussi une relecture des œuvres dont il se nourrit. Mais à mesure que la lecture progresse, le sens du jeu nous échappe, la somme des références, les liens qu’elles tissent entre elles, le transforme en une sorte de labyrinthe mystérieux, dans lequel il n’y aurait pas d’issue, ni sens ni vérité. Ou que celle-ci n’aurait de cesse de se dérober, que ce glissement en constitue justement l’essence.
C’est d’ailleurs ce qu’Eric Poindron pointe, dans une ultime pirouette. Après la nouvelle, en deux épilogues, il tente en effet de raconter sa propre rencontre avec John B. Frogg, auteur de la citation, « derrière la vérité se cache une autre vérité. Laquelle est la vérité ? » et de l’ouvrage recherché par Hogdson. D’une certaine manière, il est donc aussi au centre de la nouvelle qui précède. Poindron décrit les traces fictives de l’existence de Frogg, en le replaçant dans une réalité plus palpable, plus contemporaine. Mais ces épilogues seront finalement une autre manière d’ouvrir le récit, de ne pas le terminer, de lui offrir une ultime ramification. Comme si l’histoire contée auparavant n’était qu’un subterfuge, où le prélude d’une histoire qui se trouve ailleurs et qu’il faudrait fouiller et prolonger.

N. B. A noter au passage le travail de la maison d’édition les Venterniers, que je ne connaissais pas auparavant, qui propose des livres faits-main, ici un livre magnifique, un bel objet en soi et qui, à l’époque du numérique, en ajoutant d’autant au côté fantastique et sophistiqué de l’histoire qu’il contient, nous donne l’impression de lire un livre qui n’existe plus.

Le Collectionneur de Providence, ou Petit Traité de Crânophilie, suivi de L’Affaire John B. Frogg ou le mystère de la citation de l’écrivain mystère Eric Poindron, Editions les Venterniers.

© Matthieu Hervé pour Nocturama

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POÉSIE GORE & AUTO-ANTHROPOPHAGIQUE

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Extrait de la revue Charogne,  poésie / textes, 2 numéros par an

Avec des textes de  Oceane Le Tarnec, Pascal Pratz, Julien Blaine, Eric Poindron, Thomas Vinau, Eric Dejaeger, Stéphane Prat, Perrine Le Querrec, Thierry Roquet, Antoine Bréa, Dimitri Vazemsky, Magali Planès, Guillaume Siaudeau.

A découvrir ICI

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ONIRO-BIBLIONOMADIE

Mais qu’est-ce que c’est que ce livre? fut la question qui me vint à l’esprit en lisant la 4e de couverture, après l’avoir pioché dans les nouveautés de ma bibliothèque, persuadée qu’il s’agissait d’un essai.

M’enfin, qu’est-ce donc? est celle que j’ai arrêté de me poser maintenant que je l’ai lu. Parce qu’au fond, les petites cases, je m’en moque un peu, quand même.

Disons que c’est un roman.

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Le narrateur, bibliophile accompli, hante les salles des ventes et les bouquinistes. Alors qu’il a à la main une édition rare de Nerval, un homme l’accoste et lui propose de lui rendre visite le dimanche suivant afin d’échanger sur leur passion commune.

Le rendez-vous est bien plus complexe qu’un échange de tuyaux et d’orgasmes devant des originaux introuvables: le Professeur, comme il aime à se faire appeler, est en réalité membre du Cénacle, société secrète de passionnés vouée à enquêter. Le narrateur est alors amené à découvrir nombre de textes aussi surprenants qu’alléchants (il faut bien avouer que j’ai plusieurs fois arrêté ma lecture pour noter des références…) avant de devenir détective littéraire lui-même. Et… et en fait, ce que fait le narrateur n’a finalement aucune espèce d’importance. Ce livre est un hommage aux livres et à ce qui les entoure, avec en bonne place l’histoire des hommes.

Au final, plutôt qu’une histoire un peu troublante car loin d’une narration traditionnelle (puisque je vous ai dit le narrateur, on s’en… hein), un mélange savant entre fictions et réalité, un ensemble de petites et grandes histoires où j’ai retrouvé des noms qui me sont familiers et chers, comme Voltaire, Nerval, Lovecraft, et d’autres qui m’étaient inconnus. Une autre grande qualité du texte est dans son érudition, et, peut-être à mes yeux le plus prégnant, les multiples envies de lire qu’il provoque. Pour le coup, ça demande aussi un peu de fouille bouquinophile.

J’ajouterais que j’ai découvert aussi les éditions du Castor Astral et que la collection Curiosa & caetera semble vraiment valoir le détour.

De l’égarement à travers les livres, Éric Poindron, Le Castor Astral éditeur, collections « Curiosa & caetera »

© Journal semi-littéraire

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DE L’ÉGAREMENT À TRAVERS LES LIVRES

« NE CROYEZ PAS TOUT CE QUE VOUS LISEZ » …

par Mary Kang

 Eric POINDRON nous a piqués de biblionomadie en Mars 2008 (Magazine du Bibliophile n°71) :  « Avec quelques amis… il nous arrive d’imaginer des repas de garçons où la bibliophilie et la belle chair(e) font sacré mariage. Le Cénacle Troglodyte, cette société discrète, est la résurgence d’une assemblée fondée voilà quelques siècles par plusieurs écrivains célèbres que nous évoquerons au fil du temps ». Si l’expérience était « à suivre, bien lu et bien entendu… », les résultats se révèlent impressionnants.

De « fantaisies, digressions et propos de bibliophiles », nous voilà vite frappés de bibliopathonomadie, pathologie « De l’égarement à travers les livres« . Cause insidieuse et manifestation essentielle : « qui lit trop devient fou ».

Plus qu’une maladie, un syndrôme, proche de l’onirobibliomania qui affecte « les romanciers prolixes et les lecteurs insatiables ». Même si ces troubles « demeurent une énigme pour le corps médical » le caractère combiné de ces deux avidités suggère un remède très simple. Sans livre, plus de contagion, ce qui implique avant tout d’éradiquer les libraires et d’interdire les bibliothèques, personnages et lieux de mémoires, de rencontres et de tentations. Mais tel n’est pas le propos, bien au contraire !

Autant adopter une attitude méfiante ! Car combien sommes nous à être atteints, sans le savoir ? Et s’il existe une solution diluée, la recette en repose sur un dosage frénétique.

Commençons par la fin de cet ouvrage déjà qualifié « d’inclassable » : « l’auteur de ce livre… n’est peut être pas l’auteur de ce livre. L’auteur-lequel des deux ?-fut en apparence un collectionneur de gigognes… »

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L’INSOLITE DES CABINETS DE CURIOSITE

 Eric Poindron est né en 1966, sous le signe avéré des Poissons et à venir de « l’insolite ascendant fétichiste ». Il a connu plusieurs vies antérieures au gré de ses métiers (par exemple représentant en batteries de cuisine qu’il déballait en modèle réduit pour ne pas traîner trop de casseroles). S’il avance masqué, il n’a pas imaginé de « pseudonyme saugrenu, pour mieux se cacher » et signe ce livre sous sa véritable identité. Avec un tel patronyme, on sourit à sa réussite lorsqu’il précise « mes poches sont trouées ».

Collectionneur obsessionnel (même « des perles littéraires »), Eric Poindron adore les livres, bien sûr, mais se passionne aussi pour les cabinets de curiosité (on peut visiter le sien) et annonce des études « en chantier » ou « en grand dérangement » (selon son expression) sur ce sujet.

« Piéton parisien », installé à Reims, Eric Poindron a créé les éditions du Coq à l’Ane, (cela ne s’invente pas mais il l’a fait !) qui, en quinze ans, ont publié une quarantaine d’ouvrages sur la Champagne, sa gastronomie, sa culture populaire ainsi que le Dictionnaire Jean de la Fontaine et Talleyrand chez nous. Il dirige désormais la  collection « Curiosa e& caetera » aux éditions du Castor Astral ce qui annonce des constructions subtiles.

Le narrateur, dont la démarche suit les pensées de notre auteur, conclut d’ailleurs : « Un personnage qui n’existe pas peut cependant cacher une existence inventée ».

Mais revenons au début de l’histoire… ( mais si, tout cela prendra sens…) et à cet avertissement dès la première phrase : « Il se peut que tout ce que vous allez lire ne soit pas vrai et ne soit jamais arrivé ».

Pourtant, tout cela peut vous arriver si simplement…une sensation de vertige ? Déjà ?

Voilà : dans une librairie de livres anciens, le narrateur croise, « presque par hasard », un étrange professeur qui détecte en lui les symptômes du lecteur compulsif. S’en suivent des rendez vous (parfois épistolaires) espacés de lectures d’ouvrages « sans valeur » prêtés par cet étrange médecin avec ce commentaire : « Cela peut vous intéresser… vous êtes atteint du syndrôme du bibliophile Jacob, de son vrai nom Paul Lacroix ».

« Lacroix, un nom lourd à porter » … et Jacob ? L’échelle ou le puits ? LE CENACLE TROGLODYTE

Stigmate d’enchevêtrement, cette autre appellation de la bibliopathonomadie, se superpose avec un des codes d’une assemblée mystérieuse, le Cénacle Troglodyte, ou la Bibliothèque de Babel.

Ses origines peuvent être liées à l’Ordre du Temple, voire à celui d’Ormus, mais se déterminent de manière certaine au 26 janvier 1825, lors du sacre de Charles X, à Reims, « une des plus invraisemblables villes de la géographie du conte », selon Victor Hugo. Si elle voit le jour dans un café, la « maison Gardez » elle devient souterraine grâcé à la générosité de Gustave Kopf qui l’installe dans une « grande voûte creusée sous une cave ».

De tout temps, vingt quatre membres dans cette société secrète, comme les heures de la ronde du jour à la nuit. Lorsque l’un d’eux disparait, son remplaçant se trouve suggéré, observé, puis accepté avant d’entamer un parcours initiatique. Des missions diverses sont distribuées, mais seize colporteurs (sur les vingt quatre affiliés) sillonnent le territoire, en quête d’informations ésotériques et de pages infernales, entre légendes et magie, car « il est temps de comprendre, de secouer le joug des puissances invisibles et d’apercevoir la main qui régit ». Démêler le vrai du faux, orienter le récit vers la vérité, et préserver ces mystères révélés des menaces du cartésianisme et du positivisme.

Après 1918, les motivations du Cénacle changent : « plus question de réunir des textes occultes mais au contraire d’édifier une bibliothèque de la connaissance ». Qu’importe « l’emballage » pourvu qu’on ait « le texte et ses secrets », désormais plus de 30 000 titres, inventoriés tous les deux ans.

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UN DEDALE SANS FIL D’ARIANE

Très certainement chaque réunion de ces détectives littéraires se clôture par un repas convivial. Les femmes y sont elles conviées ?

Pour digérer ces informations, une gorgée d’eau de vie de Licorne ? Surtout pas ! Car encore plus fatale devient la glissade dans le tunnel onirique : « des maux aux mots…un saut de puce ou un miroir à traverser…Alice au pays des merveilles c’est peut être moi ! »

Attention aux doubles identités des personnages croisés dans le labyrinthe, magicien- explorateur, hérétique-parfait, bizarre-savant, mais aussi aux mélanges de générations, ne pas confondre Jacques Collin de Plancy Jacques avec David et ne pas craindre les alchimistes, vampires, farfadets, sylphes et autres apparitions fantastiques.

A l’exacte moitié de la progression (p 94 sur 188) le narrateur (l’auteur ?) devine le lecteur « déboussolé »: « je ne suis pas un écrivain et je n’écris pas un roman. Je me moque des frontières littéraires et tords le cou à la fiction. La fiction c’est cette histoire secrète de la littérature que nous devons dénicher. Le journal du narrateur se fait essai et les confidences supposées se font romanesques… » Voilà qui ressemble à un trousseau de clés permettant d’ouvrir les portes du dédale, sous réserve de déterminer celle qui s’adapte à chaque serrure. Pour Alice la difficulté est de taille !

Fausse piste de toute manière, et risque de voir la déambulation se prolonger car un avertissement définif est assené : « pourtant chaque fois il (le narrateur) coupe le fil d’Ariane qui le relie à son lecteur » . Diablerie ! Cette trahison ne permet pas rebrousser chemin, ni de démêler l’écheveau, ni de défaire les noeuds…mais alors, le titre n’est pas trompeur ? Le but, c’est l’égarement ? Confusion du paradoxe !

Certes des étapes de repos sur le parcours. Par exemple la mésaventure de cet écrivain, enrôlé dans la Grande Guerre, et qui, victime d’un pari avec le héros de ces romans, doit déguster une tourte à la cervelle avant d’être tué le lendemain au front. Mais très vite il faut repartir.

« Entrez dans mes histoires et débrouillez vous! Si vous vous égarez, souvenez vous que je suis le gardien et non l’auteur ». De Voltaire à Gérard de Nerval, en passant par Edgard Allan Poe, Lewis Caroll et Robert Louis Stevenson, sans oublier Lovecraft, la promenade bouscule les références littéraires et nous trompe par des repères factices.

Seule issue de secours, revenons très légèrement sur nos pas, car la page 95 n’est pas si loin . Le narrateur y précise de manière liminaire : « les écrits, mes écrits, ressemblent moins à un livre qu’à une confession. Ici, vous ne savez rien de l’auteur, et vous apprendrez presque tout de lui. Dérouler la vie des autres, c’est un peu se raconter ».

UN SEMAPHORE POUR GARDER LE CAP

Secouons le narrateur, ce guide déroutant, pour y retrouver Eric POINDRON, esprit bateleur, et lui arracher quelques cartes : dossier scolaire peu fameux, gardien de nuit dans un musée, autodidacte . Il fait des recherches, participe à des conférences et prend des notes sur un petit carnet qui ne le quitte jamais. Tous les livres ou presque l’intéressent. Grâce au professeur il va devenir un colpoteur, donc un marchand ambulant en quelque sorte, un éditeur aussi pourquoi pas, quand on se souvient de la petite collection éponyme. Voilà d’étranges ressemblances avec la biographie de notre auteur.

Logique que nos pérégrinations s’orientent entre des murs de livres, au milieu d’objets insolites, de squelettes blanchis, de crânes évidés et d’animaux empaillés. Mais dans cette ambiance surnaturelle, peuplée de personnages pré-révolutionnaires et du début du XIXè, comment ne pas perdre la tête ?

Il suffit d’un sémaphore pour garder le cap ! Le croyez vous ? Pour jeter l’encre Eric POINDRON  a longtemps vécu au pied d’un phare lumineux posé dans les vignes « d’un grand cru »!

Et le chemin est effectivement éclairé : en fin (oui en deux mots), au dernier chapitre, ou presque, sans avoir connu de découragement, de frayeur, de fatigue, ni manqué de « souffle, patience et clairvoyance » « la porte reste ouverte ». Dans les circonvolutions de notre esprit, du rêve à la réalité, il n’y a qu’un pas, et réciproquement.

Vous avez tout lu ? Vous aimez la « frontière poreuse entre la littérature et la vie » ? Tant pis pour vous !

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© Mary KANG pour le Magazine du bibliophile

CRANOPHILIE

Le Collectionneur de Providence ou Petit Traité de crânophilie

 suivi de

L’Affaire John B. Frogg ou le mystère de la citation de l’écrivain mystère

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Les amateurs de mystères, de brouillard, et de nuit sans lune peuvent se réjouir. Éric Poindron, avec son Collectionneur de Providence, propose un voyage labyrinthique entre réalité et illusions. S’amusant avec les vérités, puisque laquelle est la vérité, comme le dit en exergue l’auteur John B. Frogg, il emmène son lecteur pour mieux le perdre, puis le retrouver, dans cet étrange petit traité.

Voyage mené entre Lovecraft, les écrivains et leur double, Sir Arthur Conan Doyle, Lewis Carroll, et de mystérieux crânophiles, pour ne citer qu’eux ; exploration où des crânes décorent les étagères, tout autant qu’ils sont objet d’études ; où l’on cherche qui, finalement, est le maître du jeu, et qui est la créature. Ainsi, Éric Poindron invite le lecteur à s’égarer sans jamais s’écarter de la connaissance, lui offrant toujours indices, solutions, informations et réponses.

Dans ce recueil au genre indéfinissable, le narrateur conduit son personnage principal, l’écrivain-détective Hodgson, dans un périple diabolique dans le temps. À moins que ce ne soit le lecteur qui fasse ce voyage ; car, à son habitude, Éric Poindron s’amuse du vrai, du faux, et de l’occulte. Il emmêle puis démêle les faits, transformant ses lecteurs en détectives littéraires, les incitant à chercher ce qui se dissimulerait au travers de l’histoire et des notes.

Cet ouvrage ne se contente pas de narrer la rencontre entre un détective de l’occulte et un collectionneur érudit et énigmatique, il lui donne une raison, dont un certain Lovecraft fit un livre. Les découvertes réjouissantes y sont nombreuses, comme celle de cet étrange John B. Frogg, auteur mal connu, possédant lui aussi diverses vérités.

Le Collectionneur de Providence est bien plus qu’une simple nouvelle. Essai crânophilique, anthologie de l’occulte et du mystère, clé d’un coffre aux fonds multiples, les lumières n’y existent pas sans leurs ombres, et les histoires sans leurs secrets. Tel un manoir d’Écosse, les esprits y sont nombreux, les portes sont dérobées pour être mieux découvertes et les ténébreux couloirs mènent à la clarté. À condition de vouloir, ou pouvoir lever les rideaux.

Le Collectionneur de Providence ou Petit Traité de crânophilie suivi de L’Affaire John B. Frogg ou le mystère de la citation de l’écrivain mystère, de Eric Poindron, éditions les Venterniers – livre fait-main • 15 x 10,5 cm • 96 pages à découvrir chez les Venterniers

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Eric Poindron est éditeur et directeur de collection – aux éditions du Castor Astral où il dirige la collection « Curiosa & cætera » -, écrivain (Actes Sud, Flammarion, L’épure, Les éditions du Coq à l’Ane…), piéton, animateur d’atelier d’écriture et critique.

Il s’intéresse à la petite histoire de la littérature et à ses excentricités : auteurs mineurs, petits éditeurs, bibliophilie, fous littéraires, sciences inexactes ou para-littérature. Il lui arrive aussi d’écrire sur la gastronomie, les vins et les alcools. Collectionneur d’objets et d’instants insolites, il est aussi le curieux gardien d’un cabinet de curiosités ouvert au public. Il aime à faire croire qu’il pratique la bicyclette avec délectation, se prend pour un poète et affirme avec méthode, mais non sans stupeur, que les fantômes existent.

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UNE LETTRE DE CLAUDE SEIGNOLLE

Cher Démiurge en pétillance de pages frénétique, cher ami « voyant », curieux en « plus-que-tout » et disant les « choses » à sa manière qui aurait plu à André Hardellet, diable d’autre ami avec qui nous hantions les bistrots à filles des Halles où nous habitions face à face, rue Beaubourg, avant l’assassinat de notre quartier –à-Beaujolais et à chaude-pisse. Souviens-toi du Bal chez Temporel où nous allions « marner » les filles si facile mais à venin.
Ton chouette de bouquin (De l’égarement à travers les livres, NDLR) te ressemble tellement que, le lisant, ta voix qui va partout en même temps, impossible à couper au ciseau de la conversation, sacrément entendue et ressentie. 
Il me semble que Collin de Plancy te colle à la peau, autant que Nerval ce qui perdure de notre fraternité. Quant à l’intrusion de Monsieur Claude, maquereau des mystères qu’on lui prête, ça m’a bien plu et je prends tes pages pour preuve que tu m’aimes sincèrement, nos folies cachées (moi) et visibles (toi). 
Tu as bien choisi tes sujets, ce qui fait que je n’ai pas renâclé à une première lecture rapide et passionnée. Je sais que je reviendrai souvent sur certains chapitres, si bien sorti de ta chaudière – pardon… alambic – animée sans doute par la sève champenoise des coteaux qui entourent ton officine à cauchemars délicieux. 
Belle et élégante couverture par là-dessus.
Ton co-fou dans nos « librairies » pourpres et déglinguées d’esprit qui te dit BRAVO pour toi et ton livre enchanteur.
A bientôt grand fiston exalté.

Claude Seignolle

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DE L’ÉGAREMENT À TRAVERS LES LIVRES

Bibiopathonomadie ou, des spectres insistants dans l’imaginaire du lecteur

Par Julie Proust Tanguy *

Je me moque des frontières littéraires et je tords le cou à la fiction. La fiction, c’est cette histoire secrète de la littérature que nous devons dénicher. E.P.

Eric Poindron est un personnage haut en couleurs : conservateur de cabinet de curiosités, bibliophile averti, marcheur stevensonien émérite, éditeur d’étrangetés… La rencontre avec cet ogre lettré pourrait à elle seule justifier l’achat de son dernier opus si celui-ci n’offrait pas, de surcroît, une belle promesse de complicité littéraire.

C’est un délice que cet ouvrage écrit par un fou pour des fous de livres. Une maladie labyrinthique, la bibliopathonomadie (le mal – bien plutôt l’art !- de l’égarement à travers les livres), frappe le narrateur de son sceau, véritable signe de reconnaissance qui l’introduit dans la plus curieuse des sociétés secrètes, Le Cénacle troglodyte, où on l’engage à abreuver sa passion en devenant détective littéraire. Quel plus exquis remède aux pulsions littéraires que d’y céder en farfouillant à cœur joie dans l’histoire de la littérature ?

Que l’on ne s’attende pas ici à trouver un roman au cadre rigide : « je me moque des frontières littéraires et je tords le cou à la fiction. La fiction, c’est cette histoire secrète de la littérature que nous devons dénicher. », nous confie le narrateur, entre deux pirouettes. Il s’agit moins de narrer que de se perdre, de bondir d’une enquête à une autre, comme le bibliophage suit avidement les échos que les livres se renvoient : peu importe, finalement, que les investigations littéraires mènent parfois à des impasse déceptives, pourvu qu’on goûte la joie de la multiplication des styles, comme pour mieux savourer la richesse luxuriante de l’univers des livres. Il y a en effet un bonheur frénétique à sauter d’une ambiance à l’autre : épais mystère ésotérique façon Le Nom de la Rose, dans les chapitres consacrés à la création du Cénacle, véritable ordre de Templiers littéraires dont la bibliothèque souterraine suscite les rêves les plus fous (sans doute par son absence de description, qui exacerbe le désir), non sense tout britannique pour évoquer Lewis Carroll et ses jongleries de mots, brumes surnaturelles pour mettre en scène une version curieuse de Lovecraft, pastiché jusque dans l’atmosphère de la nouvelle (et non pas dans son style ampoulé, à la géométrie non-euclidienne et aux circonvolutions squameuses)… Si le surnaturel n’est jamais bien loin de la plume du narrateur, c’est peut-être pour mieux nous rappeler l’acte magique que constitue l’acte de lecture et les spectres insistants qu’il suscite dans l’imaginaire du lecteur.

Au fil des pages, un autre aspect du livre se précise : le narrateur n’est pas ici le seul à être adoubé « détective littéraire ». Eric Poindron brasse à plaisir noms et citations où réel et fiction s’entrecroisent à loisir, transformant le lecteur en modeste Sherlock Holmes de papier, heureux du jeu de références qui se déploient sous ses yeux. Certains noms ont valeur de sémaphore pour le boulimique de lecture, qui sourit en voyant Hodgson mis en concurrence avec sa création ou en découvrant Claude Seignolle, le bateleur des chimères, transformé en personnage lancé sur les traces de Louis XVI – à moins qu’il ne s’agisse du Diable . Il s’en suit une sensation grisante où le lecteur, pris au jeu, en oublie parfois les frontières entre imaginaire et réalité et peut croire, dans un moment d’euphorie, à leur confusion totale. « Qui lit trop devient fou », nous avertit le passeur littéraire qui nous introduit dans le Cénacle : et le lecteur de hocher sagement la tête, tout en rêvant secrètement de pouvoir acquérir Humpty Dumpty’s memories, par John B. Frogg chez Tweedeldum & Tweedeldee Limited.

Plus qu’un déchiffrage érudit, dont elle prend parfois l’aspect à travers ses pétillantes et doctes notes, cette enquête me semble avant tout ode à la lecture et à la relecture : en convoquant les grandes ombres de l’histoire littéraire (Cazotte, Nerval, Nodier, Borel, Dhôtel, Hardellet…) qu’il mêle sans sourciller à ses gloires éclatantes (Hugo, Breton…), en jouant parfois le jeu d’un Marcel Schwob tant certains chapitres prennent des tournures de Vies imaginaires (ainsi ceux consacrés à Chamisso, Berbiguier, Collin de Plancy…), Poindron retrace une bibliothèque idéale aux yeux des « hommes-livres », bibliothèque dont il a la gentillesse de nous conseiller des curiosités en fin de volume. Cette petite bibliographie semble nous rappeler, jusqu’aux dernières pages, que tous les chemins mènent à la Bibliothèque, après nous avoir conduit, pendant une bonne partie du récit, à Reims, « l’une des plus invraisemblables villes de la géographie du Conte », selon Victor Hugo.

Il y aurait sûrement beaucoup à dire encore de ce livre qui paraît inépuisable et que le lecteur bibliophile rangera volontiers, dans sa bibliothèque mentale, près de La cité des livres qui rêvent du truculent Walter Moers, Des bibliothèques pleines de fantômes de l’érudit Jacques Bonnet, de L’amateur de livres de l’inestimable Nodier, non loin de Borges et des albums de Frédéric Clément…

On se contentera simplement de vous inviter à le lire, dans les plus brefs délais, et à vous  perdre dans ses délicieux méandres.

De l’égarement à travers les livres de Eric Poindron, Le Castor Astral éditeur, collection « Curiosa & cætera »

N.B. Julie Proust Tanguy est l’animatrice du Blog De Litteris