A DÉFAUT DE RIRE, MOURONS UN PEU…

 

Ah ! les maladies perdues ! Par des moyens artificiels contracter la lèpre ou la peste noire, offrir aux praticiens de cette heure, que la disparition de ces « affections » désole, l’occasion de les étudier sur nature, emporter en mourant cette consolation qu’on laisse dans sa dépouille tout un champ de délicates expériences ! Cela est sans doute incomparablement plus noble que la mort par le rire.

Charles Morice, Suicide-House

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MORT SUR MESURE

Une pettie réjouissance pour les jours gris envoyé par ce bon Monsieur Norbert.

N. B. Il va sans dire que le Blog de Monsieur Norbert, LA PORTE OUVERTE est incontournable et ICI 

« Monsieur veut-il la carte ?
– Plaît-il ? » interroge le jeune homme ; mais il se reprend aussitôt :
« La carte ? Oui, certainement, la carte ! »
Alors, avec le geste discret dont un sommelier dans un restaurant élégant va surprendre le choix – pommard ou sauterne – du soupeur, on offre au « consommateur » un riche album où sont inscrits les divers genres de trépas que tient la maison. Il arrive que cette énumération plonge son lecteur dans un ahurissement infini. Il parcourt d’abord, du doigt plutôt que de l’oeil, papillonnant, sans butiner, de-ci et de-là, et s’arrêtant à l’amusement des illustrations marginales ; puis il recommence, lisant sérieusement cette fois, sans davantage se fixer… Certes, la pendaison a des douceurs, mais l’asphyxie aux fleurs, quelle poésie ! L’âme s’envole avec l’haleine des tubéreuses… Et les poisons ! chambres 4° à 10° : vaste choix ! Et le curare indien : une piqûre d’épingle au talon ou ailleurs et psitt… plus personne. Peut-être un peu arbitraire, cette vélocité. Mais voici : les maladies perdues ! Ah ! les maladies perdues ! Par des moyens artificiels contracter la lèpre ou la peste noire, offrir aux praticiens de cette heure, que la disparition de ces « affections » désole, l’occasion de les étudier sur nature, emporter en mourant cette consolation qu’on laisse dans sa dépouille tout un champ de délicates expériences ! Cela est sans doute incomparablement plus noble que la mort par le rire dont la seule grossière idée donne la nausée et déshonore l’ingénieuse énumération de sur Richard Hoboth. Mais il y a des gens de mauvaise humeur et qu’offusque cette perspective, toute glorieuse soit-elle, de thèses soutenues autour de leur cadavre ; sorte d’aristocrates épris seulement du silence. Telle une barque sur les flots laisse après elle un sillage aussitôt effacé. À ce point de vue, quoi de mieux que le dernier bain ? Il est vrai, le bûcher est antique…
« Monsieur a-t-il fait son choix ? insinue à demi-voix le gérant immobilisé dans son attitude.
– Mon Dieu !… répond le désespéré en passant l’album de sa gauche dans sa droite, tant de variétés !… »
Le gérant agrée le compliment avec un sourire poli.
« Avouez vous-même, reprend le jeune homme que l’aménité de son interlocuteur enhardit, qu’en l’occurrence l’hésitation est permise !
– Il faut donc visiter l’établissement.
– C’est cela, je vous en prie…
– Quand il vous fera plaisir. »
Pour la première fois, les deux personnages dissocient leurs rôles : l’un ouvre la porte du bureau en s’effaçant pour laisser passer l’étranger, et l’autre lui indique, d’un geste presque affectueux, le chemin. Le premier mouvement du jeune homme est d’obéir, mais au second pas il se ravise et, timidement :
« Je désirerais savoir… auparavant… combien… Enfin la note, je vous prie.
– Le prix, Monsieur, répond du fond de la pièce la voix de basse-taille de sir Richard lui-même qui vient d’entrer, varie avec les suicides ET ON NE PAYE QU’EN SORTANT. »

Charles Morice, Suicide-House

Juste un dernier mot, cher Eric, pour dire que « Le Club du Suicide » a inspiré un certain nombre d’auteurs fin-de-siècle : Morice en est un exemple, mais il y en a bien d’autres.
Il se trouve que je prépare une anthologie au Visage Vert sur le sujet, et je tiens à souligner que l’idée d’un établissement spécialisé auquel puissent s’adresser les désespérés n’est pas nouvelle. Stevenson n’en est pas l’inventeur, puisqu’on trouve déjà une nouvelle étonnamment similaire sur ce thème 20 ans plus tôt. (Monsieur Norbert.)

Le curieux gardien en profite tout de même pour vous vous conseiller la lecture de Le Club du Suicide de Robert-Louis Stevenson, à découvrir dans Les Nouvelles mille et une nuits, aux éditions Phébus.

Toujours en quête d’aventures extravagantes, le prince Florizel et son compagnon, le colonel Geraldine, rencontrent un soir un étrange jeune homme qui les convie à une soirée du Club du suicide. Les deux amis découvrent avec horreur et fascination un diabolique jeu de cartes où le seul gain est la mort… Une histoire aussi inquiétante qu’ironique, tant glaçante que cocasse. amis des expériences qui tournent mal, soyez les bienvenues.

« Un membre ordinaire tel que vous, lancé à la recherche de la mort, revient ici tous les soirs jusqu’à ce que la chance le favorise, répliqua le paralytique ; s’il est sans le sou, il peut même être logé et nourri par le président ; pas de luxe, mais le nécessaire ; on ne saurait faire davantage vu la modicité de la cotisation. D’ailleurs, la seule compagnie du président est par elle-même un très vif agrément. (…) Je vais vous expliquer par quel moyen la victime de chaque soir est choisie, répondit M. Malthus, et non seulement la victime, mais un autre membre qui est destiné à jouer le rôle d’instrument entre les mains du club et à devenir le grand prêtre de la mort. »

Encre sympathique…