PENSER / CLASSER

Ainsi donc, l’un des principaux problèmes que rencontre l’homme qui garde les livres qu’il a lus ou qu’il se promet de lire un jour est celui de l’accroissement de sa bibliothèque. Tout le monde n’a pas la chance d’être le capitaine Nemo.

Georges Perec

 Dans la Bibliothèque du Superflu dont j’aimerais qu’elle trouve toujours une place sur nos étagères, ce Dictionnaire des lieux imaginaires est, sans l’ombre d’un doute, un ouvrage dont la consultation est indispensable.

 Italo Calvino

Votre serviteur, alias Le gardien du cabinet : Je range et arrange mes bibliothèques depuis quelques semaines – étude oblige – et prépare dans le même temps quelques petits textes de circonstance. Ranger, déranger, ranger, c’est presque la même chose. Le rangement peut être au sol et le dérangement sur les rayonnages. Question de point de vue. Il faut aussi que je laissse une place vide – celle d’un livre au moins ; ou deux –  afin de pouvoir lire debout, prendre des notes à mon aise, et faire des croix au crayon de papier dans les marges. Important les marges. Dans « la Bibliothèque du Superflu » qui dévrait toujours trouver une place sur nos étagères, ce Dictionnaire des livres inclassables est, sans l’ombre d’un doute, un ouvrage qu’il nous faut écrire, et dont la consultation demeurera indispensable.

Evelyne Roux : Pourquoi MES bibliothèques ? Vous avez une bibliothèque secondaire ? Tertiaire ? Quaternaire ?

Le curieux gardien : Parce que je possède des bibliothèques dans chaque pièce – plus trois bureaux – et d’autres dans une autre maison. Toutefois  la cuisine et la salle de bain me sont interdites.

Benjamin C. : C’est pas le tout de les ranger. Le classement alphabétique est certainement le plus commode. Le plus enquiquinant, c’est de les nettoyer (dépoussiérage annuel)

Le gardien : Hélas le classement alphabétique ne suffit pas. On peut classer les romanciers, quoi que je sépare les contemporains des classiques et les littératures étrangères de la françaises. Il reste aussi toutes les autres disciplines. Et puis il y a aussi les formats. et les articles découpées dans les livres. les doubles qui servent de bibliothèque de travail… Et puis, et puis…

Pascal Bouchet-Spiegel : « Maxime avait gagné sa chambre. Il y avait fait transférer sa bibliothèque et procédé à une répartition à demi-aléatoire. “Aucune perfection en matière de classement !” prétendait-il. Aussi, le rayonnage avait-il satisfait le mieux à son rayonnement. Certains rayons ordonnaient les ouvrages par la couleur, d’autres par la taille. Classés par ordre alphabétique, par auteur, par genre, par langue, par âge, par hasard, par valeur, par côte, par imprimeur, par éditeur, par collection, par utilité… Le rayon des dictionnaires y tenait une place de choix. Au dernier rang, les rossignols, muets et poussiéreux. À l’horizontale, les livres à lire ou à relire, et puis les inclassables qui tous avaient pris place dans le même rayon. Ce paradoxe des inclassables ordonnés sans peine et sans nulle autre logique que la coexistence naturelle de ceux qui se ressemblent donnait une tournure quasi-prophétique à l’assertion du chercheur : “Aucune perfection en matière de classement !” Les sentences de Maxime tombaient comme des couperets et s’ensuivaient généralement du point définitif, conçu sur le modèle du gourdin. “Le modèle alphabétique est le plus insensé qui soit.” disait-il. »

Pascal Bouchet-Spiegel in Rue du Palindrome p.51 (éditions du Petit véhicule, Nantes)

Le curieux gardien : Cher Pascal, un beau brin de texte que n’aurait renié ni l’ami Perec, ni l’auteur de Comment j’ai écrit certains de mes livres. (…) Je crois – où je sais pour le pratiquer – qu’une bibliothèque ne doit être rangée que pour son auteur et accessible, de fait, uniquement à ce dernier… Par exemple, imaginer un classement dit « à la Edward Gorey » – le dessinateur – , à savoir, des livres & des chats intercalés.

Monsieur Norbert G. : « Qui ose parler de classement alphabétique ? Rien ne vaut une classification aléatoire, obéissant aux lois de la logique floue. Un anti-classement, obéissant aux impulsions du moment et aux affinités farfelues, aux rapprochements improbables, aux coups de coeur imprévisibles, et lisible pour son seul bibliothécaire. La fantaisie est le seul classement de bibliothèque qui ne m’ait jamais permis de m’y retrouver. Bon, je le reconnais, ce n’est pas forcément toujours le plus rapide, mais que c’est bon, la lecture buissonnière ! » (…) Aïe ! je crains, cher Eric, que vous ne soyez désormais condamné à classer « L’Art d’accommoder les crustacés » à côté des œuvres complètes de Gérard de Nerval. Enfin, si vous vous y retrouvez, c’est l’essentiel…

Benjamin C. : Chers tous. C’est évidemment une question de point de vue. Je trouve pour ma part (est-ce inattendu ?) que le classement alphabétique fait droit aussi à d’étonnants tours. J’aime assez l’idée que Brautigan côtoie Borges, que Faulkner côtoie Fante, ou que Simak tienne au chaud entre Shakespeare et Stevenson. Essayez avec la musique, c’est encore plus marrant. Pour le reste, le classement aléatoire (ou empirique, comme on voudra) me semble intéressant bien que singulièrement casse-gueule dès qu’il s’agit de s’attaquer à un travail de recherche. A l’école, à l’université, hélas (et pardon), il s’agit aussi de rendre sa copie à l’heure.

Monsieur Norbert G. : Comme quoi même le classement alphabétique peut être révélateur de jolies failles (pas seulement temporelles). Somme toute, la fantaisie se niche souvent là où on l’attend le moins…

Je vous rassure tout de suite, cher Benjamin, je me fais une joie de ne jamais rendre mes copies à l’heure. Mais ça, c’était, hélas ! Parfaitement prévisible…

Le curieux gardien : En déclassant, donc, je ne peux m’empêcher de vous faire la lecture. Les lecteurs de Perec me comprendreront. Oui, le rangement est presque une science exact, surtout quand on dérange.

« Une bibliothèque qu’on ne range pas se dérange : c’est l’exemple que l’on m’a donné pour tenter de me faire comprendre ce qu’était l’entropie et je l’ai plusieurs fois vérifié expérimentalement. (…) Le désordre dans une bibliothèque n’est pas en soi une chose grave ; il est de l’ordre du « dans quel tiroir ai-je mis mes chaussettes ? » : on croit toujours que l’on saura d’instinct où l’on a mis tel ou tel livre et même si on ne le sait pas, il ne sera jamais difficile de parcourir rapidement tous les rayons. (…) A cette apologie du désordre sympatique, s’oppose la tentation mesquine de la bureaucratie individuelle : une chose pour chaque place et chaque place à sa chose et vice versa ; entre ces deux tensions, l’une qui privilégie le laisser-aller, la bonhomie anarchisante, l’autre qui exalte les vertus de la tabula rasa, la froideur efficace du grand rangement, on finit toujours par essayer de mettre de l’ordre dans ses livres : c’est une opération éprouvante, déprimante, mais qui est susceptible de procurer des surprises agréables, comme de retrouver un livre que l’on avait oublié à force de ne plus le voir, et que, remettant au lendemain ce qu’on ne fera pas le jour même, on redévore à plat ventre sur son lit.

Georges Perec in Penser/Classer

 Monsieur Norbert G. : J’aime ma bibliothèque : c’est l’un des rares lieux où il me soit encore permis de me perdre impunément.

Il faut dire qu’elle change sans cesse de visage : elle me précède, elle me suit, elle s’échappe, elle m’entasse, elle s’empile, elle me déborde, elle me vend au plus offrant, elle m’échange, elle se donne au premier venu, elle me met en carton avec des trous pour pouvoir respirer, elle m’oublie sur un banc ou dans un grenier, elle s’oublie même parfois au pied d’un réverbère, elle me montre les crocs quand je ne la comprends pas, elle pisse sur la moquette quand je suis en colère, elle pousse même le vice jusqu’à remuer la queue et lécher la main des inconnus pour que je n’oublie pas qu’elle a toujours eu un faible pour Andréa de Nerciat.

Il faut dire qu’elle est un peu nomade : elle s’est toujours fait la belle, et a tenté plusieurs fois de me perdre. Le syndrome du Petit Poucet sans doute.

Alors, comment diable voulez-vous que je m’y retrouve, moi ?

Jean-David Jumeau-Lafond : « Le classement thématique puis par formats puis alphabétique me semble le plus efficace.

Les ouvrages précieux, envois, reliures rares, provenances exceptionnelles sont à conserver à part évidemment. Ceci dit, il y a toujours des livres qui « disparaissent »…. »

Umberto Eco a écrit : 

« Le second choc par évidence frappe en général ceux qui, comme moi, ont une énorme bibliothèque, si vaste que, en entrant à la maison, on ne voit qu’elle, car il n’y a qu’elle. Le visiteur s’avance et dit : « Que de livres ! Et vous les avez tous lus ? » Au début, je pensais que cette réaction était l’apanage de gens peu familiers du livre, habitués aux petites étagères où trônent cinq polars et trois volumes d’une encyclopédie pour enfants. Or l’expérience m’a appris que c’est aussi celle de personnes au-dessus de tout soupçon. Vous me direz qu’il s’agit de gens pour qui la bibliothèque est un dépôt de bouquins lus et non un instrument de travail, mais cela ne suffit pas. Je crois que face à une multitude de livres, chacun est saisi par l’angoisse de la connaissance, et dérape fatalement vers la question qui exprime son tourment et ses remords.

Le problème est que, à la boutade « Tu es celui qui répond toujours », on s’en tire avec un petit sourire ou, si on veut être gentil, avec un « Elle est bien bonne, celle-là! ». Mais pour les livres, vous êtes bien obligé de répondre, tandis que vous sentez vos maxillaires se contracter et une sueur glacée ruisseler le long de votre colonne vertébrale. Avant, j’optais pour le mépris : « Non, je n’en ai lu aucun, sinon pourquoi les garderais-je ici ? » Mais la réponse est dangereuse car elle déclenche une réaction évidente : « Ah bon! Et vous les mettez où, ceux que vous avez lus ? » Le mieux serait la réponse standard de Roberto Leydi « J’en ai lu bien davantage, Monsieur, bien davantage », qui foudroie l’adversaire, le plongeant dans un état d’engourdissante vénération. Mais je la trouve impitoyable et anxiogène. Aujourd’hui, je m’en tiens à l’affirmation ; « Non, là c’est ceux que je dois lire d’ici le mois prochain, le reste Je l’entrepose à l’université », réponse qui d’un côté suggère une sublime stratégie ergonomique, et de l’autre amène le visiteur à anticiper le moment de prendre congé.

Le visiteur s’avance et dit : « Que de livres ! Et vous les avez tous lus ? » […]  Avant, j’optais pour le mépris : « Non, je n’en ai lu aucun, sinon pourquoi les garderais-je ici ? » Mais la réponse est dangereuse car elle déclenche une réaction évidente : « Ah bon! Et vous les mettez où, ceux que vous avez lus ? » Le mieux serait la réponse standard de Roberto Leydi « J’en ai lu bien davantage, Monsieur, bien davantage », qui foudroie l’adversaire, le plongeant dans un état d’engourdissante vénération. Mais je la trouve impitoyable et anxiogène. Aujourd’hui, je m’en tiens à l’affirmation ; « Non, là c’est ceux que je dois lire d’ici le mois prochain, le reste Je l’entrepose à l’université », réponse qui d’un côté suggère une sublime stratégie ergonomique, et de l’autre amène le visiteur à anticiper le moment de prendre congé. »

« Comment justifier une bibliothèque privée » de Umberto Eco, in Comment voyager avec un saumon, Nouveaux pastiches et postiches, dans la partie Modes d’emploi, dans la sous-partie Utiliser livres et manuscrits

Le curieux gardien vous recommande la lecture de :

Penser/Classer de Georges Perec, Seuil

Des Bibliothèques pleine de fantômes  de Jacques Bonnet, Denoël

Rue du Palindrome, de Pascal Bouchet-Spiegel, Editions du Petit véhicule, Nantes

Ça Et 25 Centimes de Alberto Manguel, L’escampette éditions

… Et de tous les autres livres en général ; les vôtres et ceux d’autrui.

N.B. Il s’entend que les lecteurs et les amis du cabinet peuvent prendre part à la conversation et glisser ici leurs témoignages…

Nicolas a écrit : L’invention de l’informatique rend tout ceci bien archaïque. Quand il n’est pas numérisé, au moins est-il catalogué. De quoi faire fondre en sanglots Laurent d’Ursel et ses grelots. Et quand il ne tient pas en place : pucé pour le suivre à la trace.
 

Julie Proust Tanguy a écrit : Ah, l’éternel réarrangement des étagères qui s’accompagne de la nécessité, en plein classement, en redécouvrant quelques perles disséminées ça et là dans sa Bibliothèque, de s’asseoir au milieu des piles de livres pour relire… Combien de rangements avortés pour soif soudaine de lecture !

Je suis donc plus chanceuse que toi, Eric, car j’ai eu le droit d’envahir copieusement la cuisine à condition de me limiter à des traités culinaires (forcément), que je collectionne avec préférence pour l’insolite. Mes théières côtoient donc différents Arts du Thé et les cocottes des vieux traités de cuisine vénitienne ou médiévale… et un de tes livres, d’ailleurs, sur le champagne (insolite de beauté, celui-là). Je contourne parfois l’autorisation en glissant quelques faux-intrus comme des biographies de Vatel ou le splendide Livre des poisons parus chez Actes Sud il y a quelques années … et ricane comme une sorcière entre deux préparations de festin.

Je m’arrête ici, quoique je pourrais poursuivre longtemps (puisqu’ « après le plaisir de posséder des livres, il n’en est rien de plus doux que celui d’en parler » comme l’a dit… qui dit déjà?), car tu m’as donné envie de relire Perec. Mais ai-je rangé cet opus avec les oulipiens ou avec mes essais bibliophiles ?….

Anne B a écrit : La bibliothèque est un lieu d’orientation et de désorientation absolue. Une boussole folle, des pensée enfermées dans un écrin dont on a perdu la clef, des coups de foudre littéraires, des passions immuables, des pages définitives, fugitives, nécessaires, balayées par le hasard.

Notre bibliothèque contient des maîtres pour les souvenirs, des enchanteurs ou détracteurs de mots qui nous sont nécessaires , à l’abri du dégoût. Quand elle se retrouve dans l’obscurité, elle se laisse aller au désespoir d’une voyelle, aux plaintes de longues consonnes, donne au cri la dignité d’une syllabe…ou elle laisse l’amour, la légèreté qui sert d’impulsion à la lecture.

les livres sont à l’image de notre vie.

Alors comment classer toutes les histoires, toute la fiction, tous les enfers et les paradis qui nous habitent ?

Elizabeth a écrit : Il y a longtemps que je sais que la bataille est perdue d’avance. J’ai déménagé 19 fois et chaque fois donné, vendu, perdu une partie de mes livres. A peine me suis-je posée quelque part qu’ils recommencent à proliférer avec une obstination déconcertante. Une des principales occupations de l’été 2011 a été pour moi l’achat et l’installation d’une nouvelle bibliothèque (meuble et non pièce, dommage) qui, à peine arrivée, est déjà presque pleine (où gisaient donc tous ces livres juste avant ?) Mais le bonheur que c’est d’en revoir surgir certains, le syndrome bien connu du tiens-je-ne-me-souvenais-plus-que-j’avais-ça, l’urgence à les relire…

Puisque j’ai commencé à me répandre, autant continuer. Mon système de rangement personnel est alphabétique mâtiné d’aléatoire. Il y a une bibliothèque du séjour contenant les livres d’art et, de manière générale, les grands formats ; une autre dans le bureau pour la fiction (sauf les polars qui sont placés dans des rayonnages sous plafond) ; deux autres pour les essais et études diverses ; enfin la nouvelle venue, qui est résolument hybride et accueille tous ceux qui ne rentrent pas dans les catégories précitées, plus certains qui y appartiennent mais ne tiennent pas matériellement dans les espaces leur correspondant (je ne sais pas si c’est très clair).