AU PAYS DE CARROLL

La perception commune du chef-d’œuvre de Lewis Carroll ne rend pas hommage à ce récit complexe, écrit par un homme qui ne l’était pas moins. Alors que Tim Burton présente son adaptation des aventures d’Alice, avec Johnny Depp, Helena Bonham-Carter et Mia Wasikowska, on peut s’interroger sur ce que la postérité a fait de ce cauchemar qui ressemble tant à un rêve. C’est ce qu’avait fait Julian Barnes dans « l’Obs » en 1990.

Tim Burton a-t-il bien lu « Alice au pays des merveilles » ?

Par Julian Barnes

C’était vraiment une belle journée – chacun, bien sûr, s’en souvient – chaude et ensoleillée. On était en  1862, plus précisément le 4 juillet – ce qui fit dire plus tard au poète anglais W. H. Auden « que ce jour particulier est devenu mémorable dans l’histoire de la littérature autant qu’il l’est dans l’histoire de l’Amérique ». Le révérend Charles Dogson et son ami le révérend Robinson Duckworth emmenèrent les trois sœurs Liddell (Lorina 13, Alice 10 et Edith 8 ans) faire une promenade en bàrque sur la Tamise à Oxford. Au cours de cette « enchanteresse après-midi », le révérend Dogson se mua en Lewis Carroll pour raconter la première version de l’histoire qui allait devenir les Aventures d’Alice au pays des merveilles. Tous ceux qui participèrent à cette promenade se souviendront plus tard de ce jour d’été éclatant et chaud.

Pourtant, en 1950, un chercheur consciencieux consulta les registres de l’Office météorologique de Londres et découvrit que le temps dans la région d’Oxford ce vendredi 4 juillet 1862 avait été « froid et plutôt  pluvieux ». Pour n’importe quel autre écrivain cette information aurait été décevante, gênante même. Mais avec Lewis Carroll c’est le contraire qui se produit. Celui-ci est en effet le créateur du rêve le plus célèbre de la littérature, le créateur de ces mondes situés tout au fond du terrier du Lapin et de l’autre côté du miroir. Là, les choses sont naturellement sens dessus dessous et sens devant derrière. Là, la Licorne examine attentivement Alice « d’un air de profond mécontentement » avantde la qualifier de « monstre fabuleux ». N’est-il pas logique dans ces conditions que la perception du temps qu’il faisait ce 4 juillet reste dans la mémoire de tous sens dessus dessous et sens devant derrière, comme dans un rêve ?

Nathaniel Hawthorne, dans son journal, note qu’il projetait d’écrire un rêve « qui ressemblerait réellement au  déroulement d’un rêve avec ses illogismes, ses bizarreries, ses divagations ». Borges ajoute quant à lui « que ce projet étrange que notre littérature « moderne » tente vainement de réaliser n’a peut-être été accompli que par Lewis Carroll ». D’autres membres distingués de la modernité, chacun à sa manière, ont salué Carroll : Nabokov a traduit les Aventures d’Alice aux pays des merveilles en russe dès 1923. Aragon la Chasse au Snark en 1929. Breton, en 1932, affirme que Carroll est un « des ancêtres du surréalisme » et lui donne une place importante, en 1940, dans son Anthologie de l’humour noir.

picture_2446

Oeuvre de Vladimir Clavijo Telepnev

Ces faits n’auraient pas été sans surprendre Lewis Carroll lui-même et, sans doute, de manière désagréable. Conservateur, pieux et chaste, maître de lui, ayant de plus dans le domaine de l’art un goût des plus conventionnels, il aurait été épouvanté par ce surréalisme teinté d’anarchie, d’érotisme, de paganisme, et qui réclamait de dangereuses libertés. En Angleterre Carroll n’a pas vraiment été « recadré » en dehors du travail de quelques spécialistes. Certes, le critique littéraire William Empson fit paraître une lecture  psychanalytique célèbre qui montrait que le début d’« Alice » amène facilement à l’esprit des termes freudiens tels qu’« imprégnation », « vie matricielle », « angoisse de la naissance ».

Mais en règle  générale, Lewis Carroll a été soigneusement gardé intact. Tout le monde l’a lu et pourtant il n’est pas vraiment considéré comme un écrivain mais plutôt comme un de ces amateurs inouïs qui un jour font paraître un chef-d’oeuvre. Peut-être est-il si mêlé à la culture anglo-saxonne qu’il nous est difficile, pour nous Anglais, de le voir avec un oeil neuf. Et il est possible que les traductions révèlent plus clairement les structures et l’étrangeté de l’oeuvre.

Dans notre langue, nous sommes sans doute distraits par l’accumulation des jeux linguistiques : non-sens, mots inventés, mots-valises (portemanteau words), ceux-là mêmes qui ont deux ou trois significations. Nombre de ces termes, chargés à la fois de non-sens et d’expressivité, sont passés dans le langage courant : les écoliers dans « Stalky and Co » de Kipling s’expriment naturellement en carrollien et emploient des mots comme frabious (signifiant approximativement « heureux », « joyeux »). Car le plus souvent lorsqu’il inventait un mot, Carroll créait pour lui un espace linguistique, de sorte qu’on a maintenant l’impression que ce terme-là a toujours fait partie du langage : un mot comme chortle (chuckle-glousser + snort-grogner) signifie glousser avec éclat et galumph, galoper ou sauter lourdement. Même l’expression «portemanteau words = mots-valises » inventée par Carroll avec humour est devenue aujourd’hui en anglais un mot d’une correction lexicale parfaite.

Il s’ensuit que la vision anglaise traditionnelle d’Alice et de son créateur est douce, sentimentale, provinciale. C’est bien entendu une erreur : le monde d’Alice est plein d’angoisse et de peur ; il est incertain et arbitraire ; et la plupart des gens et des animaux que rencontre Alice sont grossiers, tyranniques, obsédés par leur propre personne. Si nous sommes dans le monde du rêve, il s’agit sans aucun doute d’un cauchemar, et si c’est le monde des adultes vu par les yeux d’un enfant, on peut se demander lequel d’entre eux voudrait grandir pour y entrer ? Les livres racontant les aventures d’Alice ne laissent jamais apparaître la piété de leur auteur : ils parodient cruellement aussi bien l’univers des chants pieux, par exemple ceux écrits par Isaac Watts, que nos attentes concernant les récits pour enfants. Le Morse et le Charpentier vont faire sur la plage une promenade avec les Petites Huîtres : celles-ci sont impatientes de festoyer – leurs vêtements sont bien brossés, leurs visages bien lavés, leurs souliers bien propres et bien cirés. Mais que se passe-t-il ? Le Morse et le Charpentier commandent une miche de pain et avalent toutes les Petites Huîtres. Comme l’on voit beaucoup de gloutonnerie, de cruauté, de mort en suspens dans ce jardin secret.

Si beaucoup d’enfants considèrent le Chat du Cheshire Humpty Dumpty, la Tortue Fantaisie ou la Chenille comme des compagnons de jeux, ils ne manquent pas aussi de se souvenir de l’un des épisodes de l’histoire comme du premier récit réellement effrayant qu’ils aient jamais lu. Quant à moi, ce fut celui de la fin d’« Alice au pays des merveilles », lorsque tous les animaux sont projetés en l’air, puis se transforment en cartes à jouer avant de devenir des feuilles qui tombent sur le visage endormi d’Alice.

D’où vient cette peur ? En partie de la double transformation, de l’angoisse familière ressentie devant les choses qui vous sautent à la figure mais aussi de la panique soudaine qui s’empare de cette Alice qui savait si bien tout à l’heure garder son sang-froid. Même elle, même cette chère amie, ne nous inspire plus entièrement confiance.

Et il en est de l’homme comme de l’œuvre : le révérend Dogson n’était nullement quelqu’un de chaleureux et de détendu : il ne savait certes pas glousser avec éclat. Un de ses contemporains à Oxford se souvient « de la silhouette sévère et ordinaire, du visage rébarbatif : pour tous, en dehors des petites filles, il n’était pas quelqu’un de séluisant : il était austère, réservé, tâtillon ». Il enseigna les mathématiques à Oxford sa vie durant et ses élèves se souviennent de lui comme d’un personnage cassant et ennuyeux. « Il ne souriait pas, se rappelle l’un d’eux, et ne montrait jamais le moindre signe d’humour, même retenu, ses cours étaient mortellement ennuyeux ».

Une certaine année, ses élèves firent une pétition qu’ils envoyèrent au directeur de leur collège, pour demander la permission d’assister au cours d’un autre professeur. Il y avait une séparation stricte entre le « Dogson » qui écrivait des livres de mathématiques et de logique et le e Carroll » qui racontait des histoires pour enfants. Dogson avait demandé à la poste d’Oxford que sur toutes les lettres adressées à « Lewis Carroll, Christ Church Oxford » soit portée la mention « Inconnu à l’adresse indiquée». Ce mur entre Dogson et Carroll est indestructible.

En 1867, l’auteur d’Alice effectua son seul voyage à l’étranger pour se rendre en Russie. L’important journal qui nous est parvenu fut tenu par Dogson et nullement par Carroll. Il y a bien sûr à l’occasion d’amusantes métaphores telle celle où l’auteur compare les églises de Moscou à des cactus, mais en général le journal aurait pu être rédigé par n’importe quel pasteur de l’époque victorienne. Il contient d’interminables descriptions d’églises et de services religieux, des considérations sur les hôtels où ést descendu le voyageur et des récits de ses rapports avec les cochers. Pourtant, enfin, lôrsqu’il se rend au zoo de Moscou, le coeur du lecteur se met à battre d’impatience. Le créateur du Lapin Blanc, de la Chenille, de la Tortue Fantaisie, du Chat du Cheshire au zoo de Moscou! Que peut-il y avoir de plus… surréaliste ? Mais Dogson a laissé Carroll loin là-bas, à Oxford, et le pasteur sans génie écrit : « Dans la soirée nous avons visité le zoo où après avoir vu les oiseaux et les quadrupèdes, nous sommes restés assis sous un arbre, au milieu des guirlandes de lampions de couleurs, à écouter des chanteurs tyroliens qui donnaient un récital très agréable. »

Et même lorsque Dogson acceptait de voir vivre Carroll, quand il permettait à ce dernier de jouer avec ses petites amies, les règles et impératifs étaient extrêmement sévères. Tout d’abord il ne s’intéressait pas le moins du monde aux garçons : « J’aime énormément les enfants (à l’exception des garçons) », a-t-il écrit un jour. Les lois concernant les filles étaient, quant à elles, fortement discriminatoires. Après avoir rencontré, en 1880, une New-Yorkaise de 8 ans, il repoussa toutes les petites filles du Nouveau Monde : « Je me vbis contraint de croire qu’il n’y a pas d’enfants en Amérique. »

Il aimait donc les petites Anglaises jusqu’à 14 ans environ : « Je pense que 12 ans serait mon âge idéal : les enfants sont si maigrelets de 7 à 10 ans. » Passé cette limite, ses petites amies n’avaient plus d’intérêt pour lui. A Oxford, un contemporain remarque: « II était systématique et rigide et lorsque le ruisseau devenait rivière, l’enfant aimée, choyée était délaissée brutalement, définitivement, sans aucune espèce de remords. » Une ancienne amie, Miss Catherine Brown, manqua à la règle: elle se précipita vers lui dans son collège à Oxford et posa avec chaleur sa main sur la manche du pasteur pour annoncer fort excitée : « Oh, Mr Dogson, je suis sur le point de me marier. » L’ancien Carroll, en cet instant Dogson, enleva la main de la jeune fille, la regarda sans montrer le moindre signe d’émotion et répliqua : « Franchement. Miss Brown, je ne suis d’aucune manière intéressé par les affaires de coeur. »

C’était un photographe passionné : ses photographies d’Alice et des nombreuses autres petites filles font voir ses amies curieusement adultes et peu naturelles, avec parfois même un air boudeur plutôt qu’innocent. Il dessinait aussi ou photographiait des petites filles nues avec cependant, à chaque occasion, la permission de la mère. Et il demanda qu’après sa mort tous ces dessins et photographies soient remis à ses petites amies ou à leurs parents (apparemment rien de tout cela n’est parvenu jusqu’à nous). En tout cas, il n’y a jamais la moindre trace d’impudeur dans les images qui nous restent, sans parler, bien sûr, de pédophilie. A notre époque on se méfierait, au point de l’envoyer en prison, d’un homme qui prend plaisir à se faire des amies parmi les petites filles qu’il rencontre dans les trains ou sur plages, qui porte toujours avec lui un sac noir plein de casse-tête étranges en fil de fer et de curieux cadeaux, afin de les attirer à lui, qui a toujours dans ses poches quelques épingles de nourrice, afin que ses amies puissent relever leur jupe s’il leur prend l’envie de patauger dans l’eau et qui demande enfin la permission de les photographier.

Pourtant, Carroll était également innocent : il était d’une chasteté intransigeante. Peut-être d’ailleurs y a-t-il un rapport entre un refoulement sexuel extrême et le jaillissement soudain de magnifiques absurdités. L’autre grand écrivain du non-sens de l’époque victorienne, Edward Lear, était incapable pathologiquement de faire des avances aux femmes qu’il aurait aimé épouser, même lorsqu’il savait qu’il ne serait pas repoussé. George Orwell en parlant de Lear dit qu’« il est facile d’imaginer que quelque chose n’allait réellement pas dans sa vie sexuelle».

Toutefois, ces deux célibataires victoriens, qui semblent ne s’être jamais rencontrés ni avoir parlé de l’œuvre de l’autre, ont créé chacun de leur côté un territoire inoubliable. W.H. Auden écrit à propos de Lear « Et les enfant grouillaient autour de lui pour le coloniser comme s’il était un territoire. Et il devint un pays. » Carroll aussi est « devenu un pays ». Un pays où les cartes de géographie sont peu sûres et la topographie incertaine.  Freud soutient qu’il n’y a pas de rêve innocent, que tout a une signification, qu’il n’existe pas de hasard dans l’univers de l’esprit. Il n’est donc pas surprenant que Carroll dans ce siècle ait été souvent victime d’interprétations totalitaires. Que représente le Snark dans la plus belle œuvre de Carroll, « la Chasse au Snark » ? Est-ce le bonheur ? Peut-être. Est-ce  la mort ?

A une petite fille de ses amies, Florence Balfour, Carroll écrit en 1876 : « Quand tu auras lu le « Snark », j’espère que tu m’enverras un petit mot pour dire si tu l’aimes et si tu es parvenue à tout comprendre. Certains enfants sont déroutés. Bien entendu, tu sais ce que c’est qu’un Snark ? Si oui, je t’en prie, dis-le moi, je n’en pas la moindre idée. » C’est la nature même des vrais non-sens. Ils restent en suspens dans l’air comme le Chat de Cheshire, présent et absent à la fois, réel et immatériel, sans arrêter un instant de nous sourire.

DBRnR67M4qao5bt43ZppOvQ0o1_500

Alice in Wonderland de Jonathan Miller

(© Bbliobs traduit de l’anglais par Michel Courtois-Fourcy)

PERROQUETS & CO

Un homme, qui passait devant une boutique, vit que l’on y vendait deux perroquets, enfermés dans la même cage. L’un était très beau, très coloré et chantait très bien, tandis que l’autre était laid, fade et muet. Le premier valait cinquante yens et le second trois mille. L’homme, estomaqué par la différence de prix, dit au marchand: « Donnez-moi le perroquet de cinquante yens.

– Impossible monsieur, répondit le vendeur. Je ne peux pas séparer les deux oiseaux.

– Mais… pourquoi? Comment expliquez-vous une telle différence de prix ? Le plus laid coûte infiniment plus cher que le plus beau et, en plus, il est muet. C’est absurde.

– Ah, ne vous y trompez pas, monsieur ! Le perroquet que vous trouvez laid est le compositeur.

La sagesse des comptes

tumblr_mjeds4zDhO1qg39ewo1_500

Le curieux gardien vous recommande la lecture de :

Le Perroquet de Flaubert de Julian Barnes, Stock

Médecin anglais spécialiste de Flaubert, Geoffrey Breathwaite découvre dans un recoin du musée Flaubert, à Rouen, le perroquet empaillé qui inspira à Louise, la vieille servante de Un coeur simple, une étrange passion. Mais à Croisset, la propriété de famille des Flaubert, se trouve un second perroquet avec les mêmes prétentions à l’authenticité. Où est le vrai perroquet, qui est le vrai Flaubert, où est la vérité de l’écrivain ? Si rien n’est certain, l’inspecteur Barnes, au bour de son éblouissante enquête littéraire, démontre néanmoins, avec élégance et humour, que la seule chose importante, c’est le texte…

perroquet

« Ce que j’ai devant moi, sur ma table, depuis huit jours ? Un perroquet empaillé. Il y reste à poste fixe. Sa vue commence même à m’embêter. Mais je le garde, pour m’emplir la cervelle de l’idée de perroquet. Car j’écris présentement les amours d’une vieille fille et d’un perroquet  » Gustave Flaubert, Lettre à Mme Brainne, 28 juillet 1876.

« LA » QUESTION !

Depuis un très célèbre shakespearien « être ou ne pas être » chacun est en droit, à son tour, de se se poser LA question. Pour sa part l’auteur de Le perroquet de Flaubert s’en remet, comme une manière de ne point répondre, à un autre écrivain :

« Isaac Bashevis Singer a dit un jour à Edmund Wilson qu’il croyait en une forme de survie après la mort. Wilson a répondu qu’en ce qui le concernait, il ne désirait pas survivre, merci bien. Singer a répliqué : « Si une survie a été prévue, vous n’aurez pas le choix de toute façon… » »

Julian Barnes, in Rien à Craindre (Mercure de france)

580559_10151504695809932_501925762_n