POÈTE PUBLIC

 



« Poète public » au Printemps des poètes

 

 

Cher Eric,
Je voulais vous remercier d’avoir dit oui à cette idée idée un peu osée de la RATP du « poète public ».
Je suis ravi ; on m’a dit que c’était formidable, qu’il y avait plein de monde, et que vous êtes le succès de cette journée.
Merci beaucoup d’y avoir crû et d’avoir été aussi inventif.
Je suis heureuse que les choses vivent, s’ouvrent et ses partagent ainsi.

Sophie Nauleau, directrice artistique du printemps des poètes.

Cher Eric,
Nous tenions à vous remercier sincèrement pour votre intervention d’hier à la Défense.
Vos poèmes ont enchanté nos voyageurs. Cette pause poétique dans cet espace de flux incessants a fait beaucoup de bien à nos voyageurs ainsi qu’à nos agents.

Emmanuelle Sebban-Goldenberg, partenariats culturels RATP.

COMME UN BAL DE FANTÔMES

 

Merci John Silver pour cette précieuse et sensible lecture : 

« Je m’oblige à fixer ce moment, ne serait-ce que dans une seule ligne d’un poème que je n’écrirai pas. ».
Je commence par une phrase de Virginia Woolf parce qu’elle est née un 25 janvier ! Et que c’est joli les anniversaires.
Une petite vague à tire d’aile, cette phrase. A la page 20.
Et maintenant que vais-je faire ?
J’ai les paupières qui vacillent.
Fragile beauté des papillons de la couverture dont le grain du papier, dont le grammage est suavement rugueux ! Juste assez pour vous faire croire que vos mains sont encore douces. Que le temps n’est pas passé. Que la poésie vous fait vivre et mourir.
Et qu’il n’est pas trop tard pour apprendre à jouer !
Impression de papier recyclé. Qui vient donc de loin. Et qui est tout neuf.
Des souvenirs, des poèmes, balayés. Pas oubliés.
« Des chrysanthèmes minuscules qui ne meurent jamais »
Des inventaires. Des listes ; des sous-listes. De la joie. De celle que seul un enfant pourrait ressentir. Ou un lecteur dont le regard baigne dans ce vin de vigueur !
Une mélancolie perceptible comme un tintement de cloches dans une foire tzigane
« Tempêtes de neige à Novgorod et à Reykjavik »
« Des nuits qui durent comme neige au soleil »
Incroyablement rétro et indubitablement nouveau !
C’est une brise ce livre voyez-vous ! Des poètes le traversent. Un poète l’écrit. Le traverse.
« Il n’y a pas de sot métier ». On avance en décalage permanent avec son ombre !
J’ai fait un pas de danse en trouvant le petit colis dans ma boîte, moi qui sais à peine marcher. Je sortais avec mon pirate et je m’étais écriée : « Mon livre ! Mon livre ». Moi qui me promettais pas plus tard qu’hier de ne jamais plus parler de livres devant personne, je me dis qu’au moins mes pirates verront comment je tiens Comme un bal de fantômes entre mes mains.
Sur la quatrième de couverture, on parle de mains amies, de passants considérables, de romances anciennes. Je reprends les mêmes mots en battant les cartes. Le désordre est un ordre parfait.
Je ne vais pas attendre de terminer ma lecture pour en parler. Je suis à la page / aux deux pages qui correspondent au nombre de mes années. Et pas une seule seconde, pas un seul lexème, pas une seule virgule, ne désobéit à une règle tacite d’une joie immense, étourdie, facétieuse, exquise ! La mélancolie est lointaine, un joueur de flûte !
Et je ne devrais plus regarder la numérotation des pages.
Je déguste ! Je pourrais m’arrêter mille fois. Découvrir des poètes qui s’invitent habillés de leurs draps sublimes de fantôme. Et je pourrais poursuivre ! Qu’importe ! La rivière coule. L’eau joue des notes de candeur sur des galets marron et or. Couleur de l’eau. Un rayon de soleil habite la pluie.
Je pourrais recopier des passages entiers ! Comment choisir ? Et que choisir ? Le paratexte, les poèmes en palimpseste, la danse transtextuelle ? Ce que « l’auteur » écrit ? Tout se tient par la main. Tout « farandole » oui ! Un même fleuve rempli d’étoiles fugueuses libres jusque de leur temps d’écriture !
Je meurs !!!!!!!!!!! Je me promettais hier de plus aimer des livres ! De ne plus lire ! De ne plus m’enflammer ! Mais comment faire dites-moi ? A nouveau je suis ce lépidoptère sans aile ! Je suis dans la chanson magnifique de Sett Fayrouz, semblable à ce papillon qui ne sait pas ce qui lui arrive.
« Souvenez-vous de cet instant Yügen, qui ne se raconte pas, que vous n’avez jamais su décrire, qui ne peut être en capture, le rayon de soleil, l’amour qui musarde, la glace qui fond, le frisson sans raison un frémissement dans un arbre comme une chanson ancienne, l’extase devant la paysage. Et pourtant il fallait en conserver le souvenir, la justesse l’incandescence, le magnifique l’unicité,
Oui, ce moment ainsi juste et inouï, Le vivre et s’en souvenir, et se “promettre de ne jamais l’oublier.”
Je ne recopierai pas le livre. J’ai envie. Hier je m’étais promis de ne plus redevenir enfant.
« Quand je serai petit
Je serai
Raconteur de marelles »
Et je ne vous ai pas tout dit !!!!!!!!!!!
Eric Poindron !! C’est tellement bien !

TEMPUS FUGIT / TEMPUS SURGIT

 

 

 

Pour Marc Alyn, Rémois, Voyant, Phrère Nyctalope
& Pierre Michon, Vivant Minuscule

« S’il faut que l’esprit se dérange absolument pour nous mettre en communication avec un autre monde, il est clair que jamais les fous ne pourront prouver aux sages qu’ils sont au moins des aveugles. »

Gérard de Nerval à son ami Victor Loubens.

Le rendez-vous était pris / A la société plus discrète que secrète dite du « ténébreux mélancolique » /A l’angle mort de la tour Saint-Jacques

La nuit semblait faire des bonds de chats / des constellations grimaçantes / des cabrioles d’infortune

A l’image de ce fantôme en habit qui, la porte sourde une fois entrebâillée salua avec assurance l’incrédule le nouvel égaré avant de déclarer :

«  Mon ami, sous quel forme dois-je me présenter à vous afin de vous être désagréable ? »

*

Il faudrait des tours de Saint Jacques / de passe-passe & de poètes / Il faudrait écouter les vents gothiques et chancelants qui se font rumeurs et déclament encore les vers et les déraisons du déshérité / qui se pendit presque à son pied Il faudrait des balises pour qui fréquent les endroits sombres, les moules de Bruges & les soupes à l’oignon des halles /

Il faudrait, L’amour fou en bandoulière, relire Breton lorsqu’il se prend pour un poète.
« Et j’entends revenir mes pas / Le long des sentiers que personne /N’a parcourus j’entends mes pas / À toute heure ils passent là-bas / Lents ou pressés ils vont ou viennent »
Car il faut toujours Apollinaire

Loin des ponts et fi coule la Seine /Des rumeurs de cathédrales / En échos limonaires / Et des mélancolies de brume taquine / Les échos des traces chahutent la mémoire /Et les rires anciens fredonnent comme chanson ami

L’enfance miséricorde frissonne à reculons / Vole au vent et farandole au long cours / Au coeur des lunes aux parfums de collines

Les poètes y agitent des lanternes / La mémoire pérégrine au lointain

Un ombre mélancolique rallume les pétales des baisers /Un poète peut en cacher un autre / Marc Alyn y chemine

Oui, Il faudrait les pas secrets et les plans de Marc Alyn le gardien et l’acolyte : « Le carré magique où repose la cendre incandescente de Nicolas Flamel, entre la tour Saint-Jacques et la rue de la Vieille-lanterne, occupe la partie médiane d’un labyrinthe au cœur d’un verger initiatique. »

Il faudrait ne rien s’interdire, avec pour seul mot d’ordre : Si la magie est toujours à proscrire dans un récit logique, alors bannissons la logique dans une histoire fantastique !

« Les bouges crapuleux », comme aimait à les appeler Apollinaire, ont peut-être disparu, mais nous, nous sommes vivants pour nous en souvenir et passer les relais. Les gueux & les pérégrins, Les Seignolle & les Hardellet. Claude Le Seignolle, Claude Le sorcier qui partout écrit mélancolique à l’encre nuit et à la craie sympathie : «« Mais pour nous, poètes, est-il une limite, visible entre le vrai et l’imaginaire et ne souffrons-nous pas de nos rêves comme s’ils étaient réalité ? »

Paris a ses humeurs, tu sais. Les rues se vident des Parisiens mais se remplissent de fantômes, et la Ville – pâle – lumière est claire obscure pour qui sait regarder. »

Il faudrait se souvenir que la Tour Saint-Jacques raconte toute l’histoire de Paris, ou presque.

*

Des Gérard de Nerval presque pendus, vous disais-je. Une grille comme un soupir /un soir de janvier et de grand froid

Comme le cerf-volant de Benjamin Franklin / Comme le chapeau du poète en son gibet

À la recherche de  l’ombre de son maître / Flottant et facétieux

*

« Les fantômes disparurent en jetant des cris plaintifs. »

Deuxième rêve des Nuits d’octobre

*

 

Nous pourrions aussi écrire que lorsque les fantômes des poètes sont astucieux, et Dieu sait s’ils le sont, ils se cachent en pleine lumière.

Nous pourrions aussi prétendre que les fantômes des poètes n’ont qu’une seule histoire à raconter, c’est pourquoi ils la racontent toujours une plume nouvelle et un masque renouvelé

*

 

— Mon cher Gérard, je peux vous appeler Gérard ?
Vous lisez trop / Vous écrivez trop / Vous voyagez mal / Vous nourrissez votre esprit de vieilles chansons /et de croyances bizarres
Et Nerval /car c’était lui / de répondre

« Il y avait de quoi là faire un poète et je ne suis qu’un rêveur de prose. »

 

Ténébreux Inconsolé Fou peut-être
À la recherche de L’étoile morte
Le poète n’a cessé De voyager Dans les nuits Constellées
Blanches et noirs

Pour Vérifier Ses rêves

 

*

 

Peut-être que tout comme nous, frère & lecteur, vous vouez une véritable passion à Gérard de Nerval ?
Savez-vous que dans la nuit du 1er octobre 1838 Alors qu’il revenait d’un voyage en Allemagne Avec Alexandre Dumas – et son Ida Ferrier
Le poète s’arrête à Troyes quittant la voiture sans la moindre explication
Nerval s’enfonce dans la « nuit profonde » comme il l’a écrit Dans Les Nuits d’octobre justement

« Des corridors, – des corridors sans fin ! Des escaliers, – des escaliers où l’on monte, où l’on descend, où l’on remonte, et dont le bas trempe toujours dans une eau noire agitée par des roues, sous d’immenses arches de pont… à travers des charpentes inextricables ! Monter, descendre, ou parcourir les corridors, et cela, pendant plusieurs éternités… Serait-ce la peine à laquelle je serais condamné pour mes fautes ? »

 

Nerval ne donnera jamais la moindre explication
Les biographes font le dos rond
Que cherche-t-il à Troyes, terre de templiers
Est-il sur les traces de Rachi, le talmudiste médiéval
A-t’il un rendez-vous secret dans la ruelle aux Chats ?

Nous connaissons la fascination de Nerval pour les sciences secrètes /Et occultes
Pourtant aucun biographe officiel n’a mentionné cette disparition
Durant plusieurs jours Nerval n’existe plus.
Alors voilà pourquoi nous existons.
Le chercheur est un homme de raison
Le poète un homme de terrain et d’intuition / Et peut-être doué d’une incurable fantaisie
Il ne fouille pas dans les archives certes / il est là pour traquer la chimère / réhabiliter l’imagination / Donner chapitre à la voix / Et voix à la vision
Qui cherche l’onguent / Le baume ou la clé des Orients
Pour enchanter aussi /

Appelons cela les coulisses du possible

 

Même inexacte l’excentricité de notre famélique poète avait bien fière allure / À l’allure de ce jour ordinaire ou moins / Où l’on vit /Dit-on / Dans les jardins du Palais-Royal
Gérard de Nerval, le nyctalope et le voyant
Traînant un homard vivant au bout d’un bleu ruban
L’histoire insolite circula dans Paris et / Comme les uns les autres et les amis s’étonnaient
L’auteur de El Desdichado répondit :
« En quoi, un homard est-il plus ridicule qu’un chien, qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? J’ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas. »

Et comme l’écrivait Gérard de Nerval : « Et puis qu’est-ce que cela prouve ? – comme disait Denis Diderot. »

 

*

 

Ah, le joli mot voyageur / VOYAGEUR / Qui est à lui seul / Un voyage / Et un poème
Ah ce brave et confrère / Gérard Nerval /Illuminé & scribe parmi « Les Illuminés »
Lanterne flamboyante et sourde malgré la nuit blanche et noire /À la jolie Manière de Cyrano de la Lune
Qui sait mieux que personne /Que pour trouver le juste chemin /Il suffit d’emprunter celui / Des nuages

Tempus fugit Tempus surgit

« Dédale et son fils, après avoir bâti le labyrinthe, s’ennuyèrent dans l’île de Crète, dont le roi voulait les retenir, et, se voyant séparés par la mer de la Sicile, leur pays natal, se dirent : « La terre et les ondes s’opposent à notre passage… mais le ciel est ouvert : nous irons par ce chemin ! » Est-ce bien là l’origine véritable de l’aérostation ? » *

Et c’est peut-être pourquoi / Le poète chancelant et enténébré / Vit en un petit bout de corde / L’échelle fragile qui le mènerait

Là-bas tout Là-Haut

À l’instant où l’on vérifie

Ses derniers rêves

… … …

 

Entre la vie réelle et ce que nous nommons /le « merveilleux » / Ou l’« effroyable »
Il existe une frontière imperceptible / Approchez-vous et /Vous entendrez que cette frontière est un chuchotement.
Une confidence.

Quand je levai les yeux, la nuit était partout. La tour gothique et insolite était un phare au cœur de la ville. Je n’étais plus à Paris. Je sentais les embruns citadins de la Bièvre enfuie, les échos du large, j’étais au milieu du lac souterrain et cacophonique, je me chahutais sur la Montagne Sainte-Geneviève, à la recherche d’autres traces, dans les pas d’autres poètes. D’autres fantômes.

C’est l’âme de votre prédécesseur qui revient !
– L’avez-vous vu ?
– Non ! mais des fantômes, cela ne se voit pas à la chandelle.

*

Gérard – Labrunie – de Nerval / le frère de toutes les déveines / Me fait songer à un Peter Pan ordalique & jongleur & famélique
Debout sur un banc d’enfant / À l’instant de se passer la corde autour du cou, / le poète trébuche et ses pieds touchent le sol
Alors, muni d’un arrosoir, Il se sert de la main du coeur
Pour faire pousser l’arbrisseau /Qui lui servira de gibet

Voyage autour au bout de ma chanvre

† 26 janvier 1855
Rue de la Vieille Lanterne
Moins 18° ou 19° C, selon les biographes

 

∆ « ˙sǝʌêɹ sǝɯ ɹǝıɟıɹéʌ ɹnod ıɐǝƃɐʎoʌ ǝɾ » Ω

 

* Gérard de Nerval, Introduction à Les Ballons, de Julien Turgan, Plon frères éditeurs, 1851.

D’après, d’après, COMME UN BAL DE FANTÔMES, éd. Le castor astral, collection « Curiosa & cætera »

 

 

Gérard de Nerval, Généalogie fantastique, dite aussi délirante, 1841.
Bibliothèque de l’Institut de France. Photo
© RMN-Grand Palais (Institut de France) / Christophe Chavan.