NUIT NOIR ET BLANCHE

— Mon cher Gérard, je peux vous appeler Gérard ?
Vous lisez trop, vous écrivez trop, vous voyagez mal. Vous nourrissez votre esprit de vieilles chansons et de croyances bizares.
Et Nerval, car c’était lui, de répondre : « Il y avait de quoi là faire un poète et je ne suis qu’un rêveur de prose. »
Gérard de Nerval, † 26 janvier 1855 (- 18 ou 19°c),
Rue de la vieille lanterne, Paris.

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MYSTÈRE

Peut-être que, tout comme nous, vous vouez une véritable passion à Gérard de Nerval ?
Savez-vous que dans la nuit du 1 octobre 1838, alors qu’il revenait d’un voyage en Allemagne avec Alexandre Dumas – et son Ida Ferrier –, il s’arrête à Troyes, quittant la voiture sans la moindre explication. Nerval s’enfonce dans la « nuit profonde », comme il l’a écrit. Dans Les Nuits d’octobre justement. « Des corridors, – des corridors sans fin ! Des escaliers, – des escaliers où l’on monte, où l’on descend, où l’on remonte, et dont le bas trempe toujours dans une eau noire agitée par des roues, sous d’immenses arches de pont… à travers des charpentes inextricables ! Monter, descendre, ou parcourir les corridors, et cela, pendant plusieurs éternités… Serait-ce la peine à laquelle je serais condamné pour mes fautes ? »

Nerval ne donnera jamais la moindre explication. Que cherche-t-il à Troyes, terre de templiers ? Est-il sur les traces de Rachi, le talmudiste médiévale ; a-t-il un rendez-vous secret dans la ruelle aux Chats ?

Nous connaissons la fascination de Nerval pour les sciences secrètes et occultes et pourtant, aucun biographe officiel n’a mentionné cette disparition. Durant plusieurs jours, Nerval n’existe plus.

Alors voilà pourquoi nous existons.

Le chercheur est un homme de raison. Le détective littéraire est un homme de terrain et d’intuition. Et peut-être doué d’une incurable imagination. Il fouille dans les archives certes, il est là aussi pour rétablir la vérité, mais il enchante aussi.
Appelons cela, les coulisses du mystère.

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EGAREMENT

— Mon cher Gérard, je peux vous appeler Gérard ? Vous lisez trop, vous écrivez trop, vous voyagez mal. Vous nourrissez votre esprit de vieilles chansons et de croyances bizares.
Et Nerval, car c’était lui,  de répondre : « Il y avait de quoi là faire un poête* et je ne suis qu’un rêveur de prose. »

* Orthographe d’époque.

« Onirocryptobibliopathonomadolabyrinthique » ou de l’égarement clinique à travers les livres rêvés qui n’existent pas…

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GIBET

Gérard (Labrunie) de Nerval, le frère de toutes les déveines, me fait penser à un Peter Pan poète et famélique, debout sur un banc d’enfant. A l’instant de se passer la corde autour du cou, le poète trébuche et ses pieds touche le sol. Alors, muni d’un arrosoir, il se sert de la main du coeur pour faire pousser l’arbrisseau qui lui servira de gibet. † 26 janvier 1855.

Ne m’attends pas ce soir, Monsieur mon ami Gérard de Nerval, je serai en retard…Screenshot_2016-01-25-15-49-07_1

« On voit des esprits qui vous parlent en plein jour, des fantômes bien formés, bien exacts, pendant la nuit, on croit se souvenir d’avoir vécu sous d’autres formes, on s’imagine grandir démesurément et porter la tête dans les étoiles, l’horizon de saturne ou de Jupiter se développe devant vos yeux, des êtres bizarres se produisent à vous avec tous les caractères de la réalité, mais ce qu’il y a d’effrayant, c’est que d’autres les voient comme vous ! Si c’est de l’imagination qui crée avec une telle réalité, si c’est une sorte d’accord magnétique qui place plusieurs esprits sous l’empire d’une même vision, cela est-il moins étrange que la supposition d’êtres immatériels agissant autour de nous. S’il faut que l’esprit se dérange absolument pour nous mettre en communication avec un autre monde, il est clair que jamais les fous ne pourront prouver aux sages qu’ils sont au moins des aveugles. »
Gérard de Nerval à son ami Victor Loubens.

« Je voyageai pour vérifier mes rêves. » Gérard de Nerval

CANARD(S)

Puisque sous la pluie tous les chats sont mouillés, je continue, au sec, mes recherches minuscules afin de prouver qui si tout change, rien ne change. Ce jour sera donc la saint-journaliste. A vos copies, messieurs les caudatères et les pisseurs…

AVERTISSEMENT

Dans le moment où les petites Biographies sont à la mode, on ne sera pas fâché, sans doute, d’avoir en un léger volume de cinquante centimes, de courtes notices sur Messieurs les Journalistes, ces organes de l’opinion publique, dont tout le monde se plaint, et à qui tout le monde cependant fait politesse. Ces indications pourront être utiles aux actrices qui ont besoin de mousser, aux auteurs qui cherchent des annonces, aux confiseurs qui souhaitent qu’on vante leurs douceurs, et aux jeunes filles à marier.

AMATEUR – Rédacteur qui n’en demande pas le paiement. Par exemple, M. Etienne n’est pas un amateur : ses articles dans le Constitutionnel lui son payés cent vingt francs la colonne ; il a le droit d’en fournir quatre par semaine, et de plus une action dans ce journal, laquelle lui rapporte vingt-quatre mille francs par an.

CHATELAIN – Rédacteur en chef du Courrier français, écrivain élégant et paresseux. C’était un des soutiens du Nouvel Homme gris, recueil où il donna de charmans articles. Il écrit encore dans le Mercure. Son 16e Siècle en 1817, ses Poésies, ses Lettres à Sidi-Mamouth, et ses autres publications, annoncent toutes un homme d’esprit ; mais l’auteur devrait savoir qu’on n’engraisse pas à vivre de laurier, et il paraît qu’il vit d’alimens plus substantiels. Il écrit dans le Mercure.

COLLIN DE PLANCY – Compilateur infatigable, connu par des ouvrages curieux où l’on trouve de savantes recherches présentées d’une manière amusante. Il a fondé le Petit Courrier des Dames à Paris, et la Sentinelle à Bruxelles. Il a écrit aussi dans le Censeur européen et dans l‘Indépendant. Il paraît qu’il se borne aujourd’hui à compiler.

AMIS – Les amis des journalistes sont ceux qui leur donnent à manger.

BERCHOUX – Auteur du charmant poème de la Gastronomie (et inventeur du mot gastronomie, note du gardien), converti depuis ce temps-là ; l’un des rédacteurs de la Quotidienne, et des ennemis de Voltaire.

DÉPÔT – Pour faire annoncer un ouvrage, il faut déposer deux exemplaires à chaque journal, et en donner un troisième au rédacteur ; mais le dépôt n’est jamais rendu ; on le vend, le samedi suivant, pour boire le lendemain.

LALANDE – Fameux astronome, collaborateur de Gaillard dans le Journal des Savans jusqu’en 1792. On sait qu’il mangeait des araignées : un docte, qui avait à se plaindre de lui, disait que c’était trop bon pour un journaliste.

PIÈCE DE BOEUF – On appelle ainsi dans les journaux politiques le grand article de pathos, sur les choses du moment, qui ouvre les colonnes de Paris. C’est ordinairement un jeune homme qui fait ce morceau, pour l’admiration du commun des lecteurs. On l’appelle aussi la pièce de résistance. Un excellent journal qui ne servirait pas tous les jours à ses abonnés la pièce de boeuf, ne serait pas sûr de réussir.

RÉDACTEUR EN CHEF – La plupart du temps il ne rédige rien : on lui remet les articles tout faits, qu’il met en ordre ; et voilà.

RESPONSABLE – Le rédacteur responsable d’un journal y est étranger la plupart du temps ; mais on lui fait une petite rente, moyennant quoi il veut bien courir le risque d’aller en prison.

SAINT-PROSPER – Rédacteur en chef du Journal des Campagnes, qu’on ne lit pas à Paris.

VISCONTI – Collaborateur du Journal des Savans, après l’ordonnance de réorganisation en 1816. Il n’y travaille plus, et se repose. On demande ce qui l’a pu fatiguer.

Extrait de Biographie des journalistes, avec la nomenclature de tous les journaux, et les mots d’argot de ces messieurs par une société d’écrivains qui ont fait tous les métiers, et qui se sont pliés à toutes les circonstancesParis, chez les marchands de nouveautés (Imprimerie d’Auguste Barthelemy, 10 rue des Grands-Augustins), 1826.

Johan Potma

Oeuvre de Johan Potma

Le « curieux gardien » en profite pour vous recommander la lecture de : 

Histoire véridique du canard de Gérard de Nerval, le Castor astral éditeur.

Si l’on connaît le Gérard de Nerval « ténébreux », le poète maudit et magnétique, on ignore trop souvent le chroniqueur léger et amusé qui donna au romantisme du XIXe siècle des pages fraîches, spirituelles et garnies de curiosités. Ethnologue amateur, piéton de Paris comme Restif de la Bretonne – son illustre modèle – et fin critique, Nerval légua en plus de ses chefs-d’œuvre quelques milliers de pages éparses, hétéroclites et bien troussés. Jean-luc Steinmetz, spécialiste du poète, nous le rappelle et donne ici à lire un autre Nerval. Non celui de la nuit « noire et blanche », mais un écrivain à la prose lumineuse, attentif aux lumières des théâtres et aux couleurs du jour.

En véritable chroniqueur mondain – le bel esprit en plus – l’auteur desChimères et de Aurélia se fait « touche-à-tout », écrivain ou historien, conteur malicieux et même scribe avant l’heure de ce que l’on nomme aujourd’hui les « légendes urbaines ». Nerval est en marche dans Paris et il arpente la capitale littéraire à grands pas. Il salue le géant Balzac autant de fois qu’il le peut, il tire le portrait des Parisiens, il nous guide sur le boulevard du Temple. Et puis, insatiable, il converse avec Faust, salue le bel écrivain Champfleury et nous présente le diable Rouge.

Enfin, non sans malice, il nous explique qu’il ne faut pas confondre canard et canard, et nous raconte à sa manière – et par le menu – l’histoire cet étrange animal devenu feuille imprimée : « Il ne s’agit point ici du canard privé, ni même du canard sauvage – ceux-là n’intéressent que Monsieur Buffon et Monsieur Grimod de la Reynière. Notre siècle en connaît d’autres que l’on ne consomme, que l’on ne dévore que par les yeux ou par les oreilles, et qui n’en sont pas moins l’aliment quotidien d’une foule d’honnêtes gens ».

Il est temps de redécouvrir ces chroniques, ces impressions de voyages ou ces remarques ironiques sur le quotidien de chaque jour pour tordre enfin le coup au « soleil noir de la mélancolie » et aux image d’Epinal qui colle à l’âme de l’un des plus éblouissant poète.

HISTOIRE VÉRIDIQUE DU CANARD, de Gérard de Nerval, édition présenté par Jean-Luc Steinmeitz, (LE CASTOR ASTRAL ÉDITEUR, coll. « Les inattendus »)

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Le canard automate &  « digérateur » de Jacques de Vaucanson sur lequel nous reviendrons – peut-être.

PROMENADE

Même inexacte, l’excentricité de notre famélique poète a bien fier allure… Un jour ordinaire ou moins, dans le jardin du Palais-Royal, on raconte que l’on vit Gérard de Nerval, le nyctalope et le voyant, traînant un homard vivant au bout d’un bleu ruban. L’histoire insolite circula dans Paris et, et comme les uns, les autres, et les amis s’étonnaient :

« En quoi, répondit l’auteur de El desdichado, un homard est-il plus ridicule qu’un chien, qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? J’ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas… »

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