LA TECTONIQUE DES NUAGES

 

La tectonique des nuages un miracle absolu et toute bibliothèque ne possédant pas ce livre est une bibliothèque incomplète.

« Il y a moins d’étoiles au ciel que de sujets de livres dans le monde. La plupart ne brilleront jamais. Ils passent, comme des nuages, changent, disparaissent, tandis que d’autres se forment. Quelques-uns tardent à se dissiper, s’imposent, gagnent substance. Un texte qui suivrait leur cours en s’abandonnant à ce qui vient ou au hasard des circonstances comme les nuages au gré des vents aiderait-il à se perdre ou à se trouver ? Ici, du moins, en associant une expérience personnelle ou un souvenir à une réflexion générale, suivrai-je moi aussi une tectonique des nuages, de l’inconstance et du vagabondage, comme il y a une tectonique des plaques, une dérive des continents, un flux des océans, des idées et des mots, et puisqu’on n’accorde généralement aux nuages qu’un coup d’œil, dans un but utilitaire, et souvent pour se plaindre d’en voir, il me plaît de commencer en réparant cette injustice.

Aussi étranges que des fantômes qui vivent sans exister, rétifs aux catégories par quoi l’homme tente d’appréhender la réalité, plus simples et pourtant plus complexes que ne le voudrait sa logique, des multitudes énigmatiques parcourent les lieux où nous vivons, nous qui aimons dresser des listes, distinguer des classes, décrire des systèmes, vouer le roc, le chêne ou le hibou au destin d’un règne impossible à franchir : minéral, végétal, animal, bien qu’une rivière qui naît, qui meurt, et dont l’humeur varie nous paraisse aussi vive qu’un oiseau liquide dont la vie serait un cours et le chant un murmure. »

La tectonique des nuages, Armand Farrachi, éditions José Corti

Dans La Tectonique des nuages, sont justement accordés l’amour de la littérature et l’amour de la nature. Librement, comme au gré des nuages, souvenirs, expériences, lectures conduisent à une quête de sagesse, aussi bien dans la nature (la dernière parade amoureuse du tétras lyre dans un monde sauvage menacé, le journal d’une semaine passée dans les forêts slovènes à la recherche des ours, l’attention portée aux nuages, aux roches…) que dans les livres (les bonheurs d’expression chez Montaigne), ou dans la société (ceux qui se prennent pour des artistes comme d’autres pour Napoléon…). De multiples anecdotes posent des questions générales : la perte d’un portefeuille et les fausses contrariétés, le charme des passantes, l’extinction de l’espèce humaine et la libération des animaux, les pavés parisiens et la nostalgie des révolutions, la misanthropie et le bon usage des invités, la présence des morts…
La Tectonique des nuages, qui participe de la description, du récit et de l’essai s’inscrit dans le genre si libre de l’écrit intime, illustré dans notre histoire littéraire par les “essais”, “promenades”, “rêveries”, “journaux”, ou “propos” de grands écrivains.
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Armand Farrachi est l’auteur de romans (de La Dislocation, 1974, à L’Adieu au tigre, 2008) et d’essais, la plupart inspirés par l’écologie radicale (Les Poules préfèrent les cages, 2000). Il s’est engagé pour la nature, contre la société industrielle, pour la protection de la faune sauvage, aussi bien sur le terrain, qu’avec des articles et des conférences, ou par des dossiers concernant le renard, le râle des genêts, les crapauds, la loutre ou l’ours des Pyrénées. Ses derniers textes, mi essais mi récits, ont pour sujet de grands créateurs (Bach, dernière fugue, 2004 ; Michel-Ange face aux murs, 2010).

FEMMES

Toujours citer Jacques Cazotte et son « Le Diable amoureux », et surtout aujourd’hui.
« L’homme fut un assemblage d’un peu de boue et d’eau. Pourquoi une FEMME ne serait-elle pas faite de rosée, de vapeurs terrestres et de rayons de lumière, des débris d’un arc-en-ciel condensés ? où est le possible ?… Où est l’impossible ? »

CRÂNE PASSION

Splendeur hypnotique de l’abysse, également effroi, vraies fausses vérités ou faussement vraies ou bien vraiment fausses ou bien passablement exactes ou bien partiellement erronées, fiction nuisant à la réalité – à moins que ce ne soit l’inverse – références fiables et citations extravagantes, sens multiples invraisemblables, en un mot : enchevêtrements. Balancement, binôme, entre-deux, yin et yang, pourtant ni tout l’un, ni tout l’autre ; il n’y a pas de gauche ou de droite, de nord ou de sud, mais l’infini des nuances qui se masquent toutes, le labyrinthe de l’à peine croyable.
Quand l’aura-t-on quittée, la trop confortable route de l’évidence dans Le Collectionneur de Providence ou Petit Traité de crânophilie, très brillante nouvelle fantastique d’Éric Poindron ? Sera-ce dès l’incipit, au sortir du train du héros, William Hope Hodgson, vrai vivant cependant ? A moins que l’on se sera détourné du droit chemin dès les citations en exergue, celle de John B. Frogg notamment ?
 
« Derrière la vérité, il existe une autre vérité ; laquelle est la vérité ? »
 
Main dans la main avec Hodgson, on croira d’abord s’aventurer dans un récit de Poe. Et puis, non. Ce sera un autre panorama. La rassurante dimension soudain en percutera une autre. Fiction teintée de réalité, à présent historiée d’une once de fiction. Le cocher H.G. Wells, l’hôte « biblio-phrénologue » Lovecraft, les livres rares et… la collection de crânes cirés portant mentions manuscrites.
Loin de la vanité baroque en laquelle voisinent couramment livres et crânes humains, le rapport s’inverse ici comme dans une messe noire, le luciférien prenant le pas sur la paix des tombeaux.
Éric Poindron écrit avec une habileté, une souplesse déconcertantes : graduellement, son récit avance et, sans coup férir, bascule d’une région à une autre, de la route sombre à la librairie, de la salle à manger à la biblio-crânothèque. Aussi le lecteur zigzague-t-il malgré lui de l’appréhension à la crainte, de la stupéfaction à l’horreur. L’auteur manie avec brio un certain illusionnisme stylistique, d’un classicisme mâtiné de références nombreuses qui ne s’interdit ni le croisement ni le dépoussiérage de celles-ci. D’aucuns diraient une forme manifeste de modernité.
 
N’en étant pas à son coup d’essai, Éric Poindron s’est déjà révélé un auteur prolifique. Son blog en témoigne. Il est également un habitué des éditions les Venterniers qui ont fait, avec cette publication, une œuvre admirable, dont il serait injuste de ne pas dire un mot. Car l’opus a bénéficié des soins les plus attentifs, avec un choix vigilant de papiers de bons grammages et deux plats « épaissement » cartonnés qui raviront les bibliophiles soucieux tout autant de leur livre que de leur vanité. La première de couv’, ajourée de six carreaux comme une fenêtre que le lecteur s’apprête à ouvrir sur le verbe, dévoile six crânes rigolards.
Et il y aura de quoi rire ! Parce qu’en dépit de leur souriante hideur, n’aurez-vous pas déjà pénétré leur infernal royaume ?
 
 Le collectionneur de Providence ou Petit traité de crânophilie, suivi de L’affaire John B. Frogg ou Le Mystère de la citation de l’écrivain mystère  de Eric Poindron, éditions les Venterniers, 2016.
 
© David-Georges Picard pour GAUDRIUME LIBRIS / Ingrédients : 100 % de livres, sans conservateur (ou presque)

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VOYAGE DANS LES CÉVENNES AVEC STEVENSON

France Culture – La Compagnie des auteurs animé par Matthieu Garrigou-Lagrange

Dernier voyage dans l’univers de Robert Louis Stevenson (1850-1894), le pionnier des écrivains voyageurs, pour une randonnée narrative au cœur de la faune et la flore des Cévennes, parfois inquiétante, parfois noire comme son roman Olalla, conte gothique dans une Espagne fantastique du 19ème siècle.

En première partie, nous voyageons dans les Cévennes, sur les traces du roman Voyage avec un âne dans les Cévennes, premier récit de voyage de R.L. Stevenson publié en 1879, qui l’initiera à la marche et qui fera date au point de devenir une randonnée célèbre, intitulé Le Chemin de Stevenson avec Eric Poindron, écrivain, auteur de Belles étoiles, avec Stevenson dans les Cévennes, Flammarion (2001), il vient d’étirer et d’écrire la préface de l’ouvrage 76 Clochards célestes ou presque aux éditions Le Castor Astral, collection « Curiosa & Caetera ».

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Et en deuxième partie, analyse du texte court Olalla écrit en 1885 par R.L. Stevenson avec Alain Jumeau, Professeur émérite de littérature à l’Université de Paris-Sorbonne, spécialiste du roman britannique au XIXème siècle, il vient de traduire et préfacer Olalla, Olalla de R.L. Stevenson dans la collection Folio/bilingue chez Gallimard.

Intervenants
Éric Poindron : Ecrivain éditeur et critique littéraire
Alain Jumeau : Alain Jumeau, professeur émérite à la Sorbonne, spécialiste de la civilisation victorienne.

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BOHUMIL HRABAL, LE GRAND HOMME

 

Demain, nous célébrerons, dans l’allégresse et l’irrévérence, la mort de Bohumil Hrabal, le grand homme, le malin, l’homme libre, le prince.
Amen
 
Oui
élevons des monuments
aux astronomes
aux créateurs
aux fantaisistes
aux poètes
qui
détachés de l’utile et de l’immédiat
agrandissent l’univers
et célèbrent le charme
et l’idéal
des mondes inconnus
 
« Mon véritable père, c’est mon oncle Pépine. Il était tout le temps à nous raconter ses histoires. Il était obsédé ; il les reprenait sans cesse, et sans cesse nous nous tordions de rire. Ceux qui ont eu la chance de connaître ma muse, mon oncle Pépine, peuvent parler de sa puissance de conteur et de la magie poétique qui assaillait les cafés et leurs belles jeunes filles quand l’oncle Pépine était là, ou quand il parlait, comme ne le font que les poètes ou les prophètes dans les rues, avec ses concitoyens. J’ai commencé à écrire parce que m’est revenu en torrent tout ce que j’avais entendu à la brasserie, les histoires de l’oncle Pépine, qui m’étaient entrées dans le sang. » Bohumil Hrabal
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NUIT NOIR ET BLANCHE

— Mon cher Gérard, je peux vous appeler Gérard ?
Vous lisez trop, vous écrivez trop, vous voyagez mal. Vous nourrissez votre esprit de vieilles chansons et de croyances bizares.
Et Nerval, car c’était lui, de répondre : « Il y avait de quoi là faire un poète et je ne suis qu’un rêveur de prose. »
Gérard de Nerval, † 26 janvier 1855 (- 18 ou 19°c),
Rue de la vieille lanterne, Paris.

∆ « ˙sǝʌêɹ sǝɯ ɹǝıɟıɹéʌ ɹnod ıɐǝƃɐʎoʌ ǝɾ » Ω

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LANTERNE… MAGIQUE

 

Comme une lanterne… magique

Ce n’était pas à Bruges mais à Trèves
où je visitais la maison natale de Karl Marx.

Je cherchais une lampe magique
avec génie certifié
que je souhaitais offrir à ma mère.

Sur l’enseigne de la vieille échoppe,
il était écrit « Antiquariat ».

Je suis entré
et me suis retrouvé au milieu des livres hors d’âge.
Ils respiraient encore,
dansaient de délicates farandoles,
chuchotaient à grand bruit.

Cet après-midi-là, j’achetai un très vieux livre aux allures de jeune homme,
un petit format,
reliure verte,
tranche écarlate
lettres d’or ou presque,
Ex libris au nom de Saint Marc

et je me fis d’Adelbert Von Chamisso
– et de l’infortuné Peter Schlemihl – un ami.

Je venais de découvrir ma lampe d’Aladin.

L’Étrange Histoire de Peter Schlemihl ou l’homme qui a perdu son ombre
d’Adelbert Von Chamisso
ce texte sans fin,
démésuré
chef-d’œuvre du romantisme allemand,
qui préfigure
sans aucun doute
Kafka de Prague
ses labyrinthes absurdes,
et le mystère de l’identité
lorsqu’il il écrivait :
« On écrit toujours dans une langue étrangère. »

Schlemihl, « l’homme autre »,
qui a un pied sur terre et l’autre dans les nuages.
Cette idée que l’on appelle dans la langue allemande
le Luftmensch, « l’homme de l’air ».

Celui qui flotte, qui s’envole.
L’homme ange,
le poète par excellence.

Sur le chemin du retour
dans la Berline
je lisais dans la nuit

Les orages allemands sont des Sturm und Drang
Les éclairs avaient la grâce des danseuses étoiles
Je lisais entres les ténèbres
Et les lignes tremblantes du chaos chemin

le Luftmensch s’échappa des veilles pages
comme le génie

Il était là-haut
là-bas aussi
Et tout là-haut
Comme le cerf-volant de Benjamin Franklin
Comme le fantôme de Nerval a son gibet
A la recherche de son ombre
Flottant et facétieux

Les nuits d’orage
Je le cherche encore
On ne sait jamais
Avec ces diables de papier

Antiquariat,
oh le joli mot allemand
à la douce & désuète consonance française
pour qualifier une boutique de livres anciens
ou un spécialiste
qui vous tend le livre acheté
en vous chuchotant

« Un fantôme, c’est un secret. »

 

 

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