BIEN-VEILLANT

 

Comme je fuis le sommeil, je lirai encore jusqu’à l’épuisement.
Le matin, il existera encore ce temps, ou ce nouveau lieu inexplicable qui succèdera au réveil en chahut.
Il faut recommencer chaque jour à se revisiter.
Ce chaque jour, nous ouvrons et inaugurons un nouveau « studiolo », une chambre des merveilles confidentielles et imaginaires. Qu’avons-nous fait durant la nuit ?
Des rêves sans scrupule, des pas secrets, des sauts de puce dans le coeur des anges ?
Les philosophes, les phrénologues de naguère et les neurologues sont incapables d’expliquer cet endroit inconnu.
Cette nuit par exemple où je collectionnais des insectes que je conservais dans une boîte d’entomologiste comme le vertueux Jean-Henri Fabre.
Au réveil, seulement un scarabée delicat, à mes côtés.
Tombé d’un livre.
Échappé d’une lecture
Et bien vivant.
L’un d’eux est sur le dos.
Nous nous observons, crédule
Je le retourne et, loin de la nuit et du manque de Poe, lui souhaite une belle journée.
Avec les bien-veillants Gil Jouanard & Pierre Michon

PINTRE & ROI

 

La tradition presque historique et picturale rapporte que, tout enfant, le futur peintre « philosophe » Antoine Wiertz (1806-1865) avait dit à sa mère qu’il voulait être roi.
La bonne femme, assise à son rouet, lui demanda avec surprise pourquoi il formait un tel vœu.
« Pour devenir un grand peintre », aurait-il répliqué vivement.
Roi & peintre, donc.
 
Parce qu’il considérait qu’elles n’étaient jamais terminées, le roi Wiertz refusa toujours de vendre ses œuvres.
Comment comprendre la fin ?
 
Qui est cet être proche que l’on cherche à peindre ?
Le silence, le vent, l’âme, le regard de l’autre ?
La neige étourdie, la main que l’on empoigne dans la nuit ;
Le souffle de l’autre .
sa foi en quelque chose ?
Peindre l’autre ne s’arrête jamais.
 

ET CÆTERA OU PRESQUE

 

Marginalia & Curiosités, ou presque.
Etc cætera, par exemple.

« La lecture démultiplie notre réalité forcément limitée […] etc. »
Jacques Bonnet, Des bibliothèques pleines de fantômes

« Et cetera desunt » est une locution adverbiale nous venant du latin médiévale qui signifie « et les autres choses manquent » ou « et le reste est omis » ; car, ainsi que nous le savons, et comme nous le redoutons, ni le livre, ni la vie, ne sauraient être exhaustifs.

Laissons à Laurence Sterne, dans Le Voyage sentimentale,  le mot de la fin qui, si licencieux soit-il, n’en est pas un.
« Mais la femme de chambre, qui nous avoit entendus, et qui craignoit les hostilités, étoit sortie de son cabinet, et s’étoit glissé doucement dans le passage qui étoit entre le lit de sa maîtresse et le mien ; et en étendant le bras, je saisis la femme de chambre… etc., etc., etc. »*

* Dans notre édition Delarue Libraire-éditeur, relié, in-12, non daté mais fin ou début de siècle.  

 

Photographie de Jerry Uelsmann

TCHOUANG TSEU & PAPILLON



Les œuvres complètes de Tchouang-Tseu, ou Zhuangzi, – IVe siècle avant J.-C. – , livre sans fond(s) composés de réflexions et de vrac – « Ce sont les professeurs qui ont mis le désordre dans le monde. », de philosophie et de farces, ressemblent à un magma poétique et abyssal où les grenouilles se mettent à converser.
 
« Jadis, une nuit, je fus un papillon, voltigeant, content de son sort. Puis, je m’éveillai, étant Tchouang-tseu. Qui suis-je en réalité ? Un papillon qui rêve qu’il est Tchouang-tseu ou Tchouang qui s’imagine qu’il fut papillon ? »
 
Sans oublier cet humain lucide qui décide de se servir d’un crâne comme oreiller. Alors que le premier demande au second si il n’est pas trop triste d’être mort, le crâne répond au premier : « Mais comment peux-tu être aussi certain que la vie est meilleurE que la mort ? »
 
À vérifier, bien sûr ; mais une chose après l’autre.
 
« Les hommes connaissent tous l’utilité d’être utile, mais aucun ne connaît l’utilité d’être inutile. »