BATTEMENT DE SECRET

Certes,
les papillons ont perdu de leur éclat,
mais, à bien se souvenir,
ils volent encore, ça et là,
intrépides et multicolores.
 
Justement
Le soir d’été,
quand tout le monde dort,
ou presque,
faire copain-copain avec le papillon
brun et minuscule
qui s’est déposé
sur le globe de votre lampe de bureau.
Lui faire la conversation,
au moins essayer,
et lui confier des secrets qui,
pour lui et pour vous,
ne sont que prétexte à déranger
sa tranquillité

images.washingtonpost.com

PENSÉES POSTALES

Haiku à Big Sur
pour mieux mélanger
les rêves et les Euramérasie,
Les étoiles et le silence
Roche bleue
en bas, la musique des vagues
Toujours a Big Sur
L’enfant m’a demandé si il pouvait faire le tour du monde à la nage. Je n’ai pas su lui répondre…
Le vieil homme jouait le jazz, un standard émouvant,
« Le Jour du vin et des roses. »
Une petite fille se jetait d’un rocher
Les oranges clignotaient et tombaient à leur tour.
Un vieil âne transportait les lettres d’amour de l’autre côté de l’ocean,
Un âne, encore un, était capitaine d’une barque bleu et minuscule
Des comédiens anglais jouaient La tempête
devant des américains incrédules
Et j’ai tout noté
Et encore une fois
personne ne m’a cru
giphy-2

LA BIBLIOTHÈQUE, LA NUIT…

À croire ce poète
ou ce fou
qui lisait Juaroz
– Quinzième poésie verticale –
et croyait aux fantômes, 
il existait des secrets tout au bout du silence.
Il était allongé sur cette banquette,
au cœur des étoffes rares et « fleurdelisées »,
occupé à traquer les pas,
et troquer les phrases de passage.
La nuit était remplie de mots limoneux
et musicaux ;
ce limon qui contient 


2jfi1s9
une boue de poésie,
un bout de tout…

SINUEUX IMPROBABLE

JE VOYAGE SINUEUX IMPROBABLE

Je voyage sinueux. Improbable.
Jusqu’à Culmont, France, pays des sorcières.

Après les inséparables, les oiseaux pihis
Dont parle, il me semble, Kostrowitzky-Apollinaris
Et Victor Segalen le médecin des confins chinois
J’ai croisé les oiseaux des bois
Oui l’oiseau
Improbable ou quasi,
Avec cette crête indéfinissable et brune
Je suis presque sûr que
Quelque part, Reverdy
Le poète ami et simple
Les a rencontrés
Les oiseaux et mes songes.

J’ai vu l’animal derrière ce vitrail d’une église de province.
Des silences, des gris
Et des ombres discrètes
Le vitrail d’un maître Gérard
Petit animal que je surnomme Garamond
Et pour lui rendre hommage
A défaut de le « baptiser » Saint Thomas
J’écris de cette façon.
Classique ou qu’import

Et l’oiseau m’a chuchoté
« les hommes naissent libres et égaux de rêver
Et de s’aventurer ».

Alors j’ai dessiné les ailes de l’oiseau qui parle
Et les noms inscrits
Mes morts à chérir,
Mes petites croix
Mes copains d’autrefois
Celui-là et celui-là.
« L’Ardeur »
Chany le berger
Les décédés à cause de celle qui rôde.
Et moi vivant
Qui rameute la cohorte des souvenirs
A défaut de pleurer.
Me voilà sans eux
– sans ailes –
A exhiber leur mémoire
et leurs faits d’âmes.
Je me souviens toutefois que l’un d’eux faisait pousser des tomates sur son toit
Et qu’elles grandissaient jusque à cathédrale
Le bonhomme soudait comme pas deux
Chantait comme un enfant
Et buvait les chopes
et les autres jusqu’à l’infini.

Et son fils
Ses fils
C’étaient mes frères.
En veux-tu encore de la pute au milieu du bois
ou du Reggiani….

« C’est notre bon copain », a dit Hemingway,
le « vieux », à l’oiseau,
Celui qui se souvient de tous ses camarades de courses
Et peut-être des vents de la pampa.

J’ai dit à l’oiseau que j’avais tenté d’étudier la métaphysique
Et qu’à, chaque fois, le bonheur m’avait interrompu.
Comme l’oiseau, et comme le vieux,
J’étais né dans une ferme argentine
Ou à Londres
Ou à trente ans
Entre misère et nostalgie
Et m’étais mis à écrire.

Alors ils sont revenus les comparses
Le chaman d’antan
Le tchoutchke d’Ouelen
Le singe du pont neuf
Le tailleur d’ardoise,
La femme élégante qui buvait des whiskys allégés avant de se parfumer
Le Gainsbourg des beaux quartiers
Et l’étudiant des Beaux-Arts.
J’étais la guigne avec ma mémoire,
Le chef d’orchestre des fantômes
De quelques vagues qu’ils s’agissent.
Presque la fin des aventures.
Le gardien mortifère des télégrammes.
J’aimerais que ce télégramme…
La rue de Verneuil est remplie de taches qui s’effacent…

« Ne me demande pas pourquoi, je suis vivant quand tu écris»,
A dit l’oiseau avant de s’envoler.
Singulière et lumineuse Journée
Ai-j’ai pensé.

cinemagraph_tourne_disque

PLOUF !

Que ceux qui ne savent pas nager,
Ou qui dédaignent de s’en instruire
Redoutent même jusques aux bords

Pourtant baignez-vous
Nagez, c’est un attrait

La santé , le plaisir, vous le conseille
En une jubilation
Et une félicité

tumblr_nyamsdm7Bn1tslewgo1_500

UNE HORLOGE ARRÊTÉ DANS LE TEMPS

On ne sait jamais ou l’on va s’égarer avec Borges. L’aveugle poète, le lecteur en exil intérieur, invite le lecteur (et le relecteur) à une curieuse visite en métaphysique. Le grenier ressemble à la biblothèque du personnages des Théologiens, dans le recueil de nouvelles L’Aleph. Qui, véritablement, connaît la bibliothèque qu’il possède ; et qui connaît le grenier. En égrenant quelques objets sans intérêt et sans âge, le poète leur redonnent vie et sens. comme « Une photographie qui pourrait être celle de n’importe qui. » Mon admiration est entière devant ce poème fascinant du vieux conteur. Je vous laisse entrer, même si il n’y a pas d’escalier. A chacun d’y trouver la clé.

INVENTORY
by Jorge Luis Borges

To reach it, a ladder has to be set up. There is no stair.
What can we be looking for in the attic
but the accumulation of disorder?
There is a smell of damp.
The late afternoon enters by way of the laundry.
The ceiling beams loom close, and the floor has rotted.
Nobody dares to put a foot on it.
A folding cot, broken.
A few useless tools,
the dead one’s wheelchair.
The base for a lamp.
A Paraguayan hammock with tassels, all frayed away.
Equipment and papers.
An engraving of Aparicio Saravia’s general staff.
An old charcoal iron.
A clock stopped in time, with a broken pendulum.
A peeling gilt frame, with no canvas.
A cardboard chessboard, and some broken chessmen.
A stove with only two legs.
A chest made of leather.
A mildewed copy of Foxe’s “Book of Martyrs,” in intricate
Gothic lettering.
A photograph which might be of anybody.
A worn skin, once a tiger’s.
A key which has lost its lock.
What can we be looking for in the attic
except the flotsam of disorder?
To forgetting, to all forgotten objects, I have just erected
this monument
(unquestionably less durable than bronze) which will be
lost among them.

From Jorge Luis Borges, The Book of sand

 

INVENTAIRE
de Jorge Luis Borges

Afin de l’atteindre, il faut installer une échelle. Il n’y a pas d’escalier.
Que pouvons nous bien chercher dans le grenier,
si ce n’est une accumulation de désordre ?
Il y a une odeur d’humidité.
La fin de l’après-midi y pénètre depuis la buanderie.
Les poutres du plafond semblent bien basses et le sol a pourri.
Personne n’ose y mettre un seul pied.
Un berceau pliant, cassé.
Quelques outils inutiles,
le fauteuil roulant du défunt.
Le pied d’une lampe.
Un hamac paraguayen avec des pompons tout effilochés.
De l’équipement et des papiers.
Une gravure de l’état-major général d’Aparicio Saravia
Un vieux fer à repasser à charbon
Une horloge arrêtée dans le temps, et son pendule cassé.
Un cadre doré qui s’écaille, vide de tableau.
Un échiquier en carton, et quelques pièces cassées.
Un fourneau à deux pattes.
Une malle en cuir.
Un exemplaire piqué de moisissures du Livre des Martyrs de Foxe, et son enchevêtrement
de caractères gothiques.
Une photographie qui pourrait être celle de n’importe qui.
Une peau usée, jadis celle d’un tigre.
Une clé qui a perdu sa serrure.
Que pouvons nous bien chercher dans le grenier,
si ce n’est le désordre échoué ?
À l’oubli, à tous les objets oubliés, je viens d’ériger
ce monument
(indubitablement plus éphémère que le bronze) qui sera
perdu parmi eux.

In Le Livre de sable (en espagnol, El Libro de Arena)

tumblr_n2wu48dEqh1re6b50o1_500

TANT ET TEMPS

Ce matin
Pourquoi je t’écris
Puisque tu n’as plus rien à me dire ?
 
Ce midi
Je m’écrie
Pourquoi lui dire ?
 
Cet après-midi
Je me dis
Pourquoi lui dire que je ne sais quoi lui écrire
 
Cette après-midi
J’écris que je lui dirai quelque chose
Et qu’elle n’a rien à dire
 
Ce soir
Je n’écris pas
OuSeulement le mot cafard
 
Ce soir
Qui ne passe pas
Je n’écris pas
Ou Seulement le mot araignée
Sans espoir
 
Cette nuit
Je me dis qu’il est un peu tôt
Et je lui écris qu’il n’est jamais trop tard
 
Ce matin
Je n’ai rien écrit
J’ai dessiné
Une esquisse
C’était son sourire
 
Ce nouveau jour
Je l’ai vue rire
Je crois que tout est dit

tumblr_inline_o0n5a2GWrZ1srob4n_500